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Vu par Zibeline

La magie des Correspondances de Manosque, 20e édition

Mais oui nous aimons lire !

• 25 septembre 2018⇒30 septembre 2018 •
La magie des Correspondances de Manosque, 20e édition - Zibeline

Depuis 20 ans Les Correspondances de Manosque offrent une merveilleuse parenthèse littéraire à ceux qui les rejoignent, toujours plus nombreux.

Dès le mercredi les salles, les places, les estrades étaient pleines, débordantes. Et pas une des rencontres simultanées, une vingtaine par jour, ne fut boudée. Certaines refusant deux tiers de leur public, d’autres accueillant sur les places un public resté debout autour des rangées de chaises bondées… Vincent Monadé, Président du Centre National du Livre, regarde ému ce public fervent : « Olivier Chaudenson (ndlr directeur des Correspondances ) a une façon unique d’accueillir les écrivains et de parler de la littérature, il a su inventer et réinventer des formats de rencontres pour parler de littérature ».

Entre Beauvoir et Giono

Effectivement, c’est la magie de Manosque. Si les siestes littéraires étaient inaccessibles, complètes sur réservation chaque matin, cette 20e édition a vu éclore des Grands Entretiens formidables, où trois comédiens rejouent les entretiens radiophoniques de grands écrivains. Simone de Beauvoir, puis Jean Giono, étaient sur scène durant 1 heure, et on écoutait avec émoi et amusement, la grande dame qui expliquait un peu agacée à son interviewer qu’il avait mal lu ses mémoires, ou que la différence entre les hommes et les femmes était culturelle, ou le sens de son engagement… tandis que Giono revendiquait de ne pas être engagé sinon dans le fait de travailler, en artisan, à la confection de ses livres. Les comédiens, formidables, faisant revivre sans imiter, sinon d’un geste ou d’un regard. L’intelligence des échanges, le temps donné à la littérature, la pertinence des propos retenus, empruntés à plusieurs entretiens, faisaient de cette nouvelle formule manosquine (Les Grands entretiens sont créés à la Maison de la Poésie à Paris, dirigée également par Olivier Chaudenson) des moments jubilatoires… Que l’on retrouvera, promis, durant Oh les Beaux Jours à Marseille !

Lettres en scène

Les spectacles du soir mettent des correspondances en scène, gageure relevée avec plus ou moins de brio : Jacques Gamblin lisait une vingtaine de lettres disparates et belles qui auraient demandé plus de travail. De même Mathieu Amalric rendait hommage à Higelin en lisant l’intégralité de ses « Lettres d’amour d’un soldat de 20 ans », qu’on aurait préférées choisies et habitées par un contrepoint de chansons.

En revanche Barbara Carlotti, Juliette Armanet et Pauline Jambet livraient des Correspondances amoureuses, parfois les mêmes que celles retenues par Jacques Gamblin (Apollinaire, Rostand, James Joyce…) en les mettant véritablement en scène, en voix, dans la relation, cherchant ailleurs que dans la succession un montage qui donne du relief aux lettres.

De même ce sont des extraits de la correspondance de Simone de Beauvoir, ses lettres adressées à Nelson Algren -amour vibrant, fragile, emporté, blessé, bouleversant d’humanité- que le jeu en épure de Laurent Poitrenaux et Dominique Reymond rendait avec une sensible justesse. Les deux acteurs lisent les seules lettres de la philosophe, la publication de celles de son interlocuteur ayant été refusée.

Une autre correspondance, fictive, occupait la scène : Laure Calamy accompagnée subtilement au piano par Jeremy Hababou lisait Le Fusil de chasse de Yasushi Inoué, roman épistolaire en seulement trois lettres adressées au même homme, esquissant la tragédie d’un triangle amoureux : lettre de la maîtresse, qui s’est donné la mort, de sa fille qui sait ce qui s’est passé, de l’épouse trompée, qui a compris… Seules ces lettres, fragments de réalités subjectives, donnent chair à la réalité.

Rencontres

Mais la magie de Manosque repose surtout sur la présence des écrivains, et le talent de ceux qui les interrogent. Jean-Christophe Bailly qui saisit le Pays de Galles à travers 4 personnages, et leur rapport au paysage ; Miguel Bonnefoy qui fait un vibrant éloge de Gabacho, premier roman d’une toute jeune et brillantissime romancière mexicaine, Aura Xilonen. Abnousse Shalmani qui regarde Paris depuis sa place d’enfant iranienne réfugiée sous le canapé d’une famille qui rêve révolution. On se saisit de ces mots qui passent, on achète des livres pour y retrouver l’émotion, on écoute un autre auteur dont on vient de finir le livre…

Le personnage central du roman de Jérôme Ferrari, À son image, est une photographe de presse, qui a photographié les nationalistes corses, et la guerre en Yougoslavie. Le romancier explique à Yann Nicol que la photographie instaure un rapport particulier au temps, son instantanéité atteste d’un moment vécu mais irrémédiablement passé. Cette immédiateté de l’image ne peut être atteinte par le texte, qui passe par la description. La photographie de guerre pose d’autres problèmes : toute représentation du mal, même pour le dénoncer, duplique ce qui ne devrait pas avoir existé. Fascination, répulsion ? Il y a des écueils sans nombre dans la séduction que peut dégager la description de la violence… Lorsque le critique loue la rapidité, la précision et l’ampleur de son style, l’écrivain confesse les difficultés rencontrées pour écrire ce roman, se démarquer des précédents, le long travail pour élaguer, trouver la logique interne du texte dans son questionnement du monde. « Inutile pour énoncer des certitudes, le roman est là pour faire apparaître les failles, les contradictions, sans résolution dialectique »…

Dialogues et joutes

Pour la première fois, aussi, une brillante joute de traduction a opposé Agnès Desarthe et Santiago Artozqui, autour de la chanson de Cole Porter, You’re the top. L’une littérale et habile, l’autre plus éloignée et fleurie. Un moyen de mettre en vedette la traduction littéraire, présente également dans des ateliers et dans le propos de tous les romanciers étrangers qui soulignent la qualité de la traduction française…

Sans intermédiaire critique, d’autres écrivains dialoguent, complices, à propos de leurs œuvres respectives. Patrick Boucheron (Un été avec Machiavel) et Maylis de Kerangal (Un monde à portée de main) racontent la confrontation à l’émotion des lecteurs, la nécessité de « se déprendre du tumulte des affects des autres». Extraits, saisis au vol :

« Le travail d’écriture nécessite de construire une clairière au milieu du tumulte et chaque livre ouvre une recherche d’un savoir. Dans ces objets de curiosité que l’on se donne pour travailler, j’aime me diriger vers des mondes inconnus, y être inculte, comme si je demandais au roman de me conduire vers d’autres terres. (M.de K.) » « Se laisser traverser par le texte et par le temps est une manière de continuer l’histoire. En étant romancier et historien, je suis pris dans le rapport entre la fiction documentaire et la fiction imaginaire. Entre les mots de la restitution et ceux de la reconstitution. On se trouve sur une ligne de crête sinueuse. Si pour être contemporain, on ne réfléchit pas, on ne discute pas, si l’on n’apprend rien, on est dans notre bulle de temps, mais hors du monde… (P.B.) »

Performance d’auteur

Seul en scène vêtu de noir, comme un marionnettiste, Pascal Quignard offre une lecture du premier chapitre de L’enfant d’Ingolstadt, 10e volume de la série Dernier royaume que Martine Saada (Grasset) a accepté pour un nombre infini de tomes… Il dévoile comme en confidence une poétique de la création, dans le texte lu qui explique de quel tissu il est fait. Le plan d’écriture se love dans les lignes d’une partition, et lisant les notes, l’écrivain livre les noms des différents chapitres… Ainsi il retrouve ses titres dans une allemande de Rameau, et accorde à toutes les choses dites le ton d’un conte vrai. Le piano s’entrelace aux histoires, notes et mots dispensent la même pâte d’émotions et de récits qui deviennent légendes… La performance d’auteur devient un spectacle total où fiction et réel dessinent leurs frontières poreuses. Magistral d’émotion et d’intelligence.

Maryvonne Colombani et Agnès Freschel
Octobre 2018

Photo: Jérôme Ferrari, Correspondances de Manosque 2018 -c- Maryvonne Colombani

Les Correspondances se sont déroulées à Manosque du 25 au 30 septembre