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Vu par Zibeline

Les villes du Maghreb entre réalités et fictions à l'honneur de la 2e édition de la manifestation Lire les méditerranées

Maghreb, (r)évolutions urbaines

• 5 décembre 2015 •
Les villes du Maghreb entre réalités et fictions à l'honneur de la 2e édition de la manifestation Lire les méditerranées  - Zibeline

Samedi 5 décembre : la Bibliothèque Départementale accueille la 2e édition de Lire les méditerranées, sous-titrée Villes du Maghreb entre réalités et fictions, pour une journée de tables rondes et de débats autour du thème de la ville. La librairie marseillaise Transit accompagne la manifestation en proposant un large choix d’ouvrages en langue française édités dans les trois pays de Maghreb. Dès le matin l’auditorium est plein.

C’est donc aux réalités des grandes cités maghrébines qu’ont été consacrées les tables rondes matinales. Sociologues et historiens se sont penchés sur l’histoire de ces villes et sur leurs évolutions récentes. Toutes ont en effet connu un essor très rapide -le grand Alger compte aujourd’hui cinq millions d’habitants, Casablanca plus de trois-, dû à un exode rural massif, ce qui a entraîné une urbanisation apparemment anarchique et de grands bouleversements dans le paysage urbain. De petits bidonvilles continuent de côtoyer les villas luxueuses, et les immeubles vitrés aux allures futuristes poussent comme des champignons. Selon le sociologue Rachid Sidi Boumedine, les grandes villes algériennes donnent aujourd’hui des signes extérieurs de modernité, d’évolution. En réalité, c’est à une marchandisation de l’espace qu’on assiste. Les divers projets pour les villes sont avant tout économiques, quand ils ne sont pas des instruments de régulation et de répression/domination des populations à risque ; ce qu’a montré Adderrahmane Rachik à propos de Casablanca, dont les plans successifs d’urbanisme ont été élaborés dans des situations de violence collective, et dans une volonté d’«aération» des quartiers denses, donc propices à l’émergence de mouvements sociaux.

La première table ronde de l’après-midi posait la question cruciale de la place des femmes dans l’espace public. Après un vibrant (et très sensible) hommage à la mémoire de l’universitaire marocaine, infatigable militante pour les droits des femmes Fatima Mernissi, tout récemment disparue, la modératrice Kenza Sefrioui a donné la parole à la sociologue algérienne Dalila Iamarène-Djerbal. Une intervention très documentée, d’où il ressort qu’en Algérie la présence des femmes dans l’espace public, malgré des évolutions indéniables, reste très balisée. Les femmes l’occupent de plus en plus (grâce à la voiture notamment), mais cela génère beaucoup de violence, de harcèlement, car il s’agit de freiner cet envahissement. Azza Filali a apporté une contribution éclairante à la question de la place des femmes en Tunisie. Selon elle, la femme tunisienne oscille aujourd’hui entre trois pôles. D’abord le texte fondateur, qui a donné aux femmes de ce pays de vrais droits depuis longtemps (au point qu’elles n’en sont plus toujours conscientes). Ensuite le vécu actuel et tous les archétypes qui subsistent, la soumission à l’homme par exemple. Enfin, les événements de janvier 2011, et leurs suites (dont l’émergence d’Ennahda), qui ont permis une prise de conscience et suscité une importante mobilisation féminine. Reste que, conclut-elle, «le chemin reste long, surtout dans la mentalité des hommes». Certains hommes magrébins luttent pourtant aux côtés des femmes. C’est le cas du journaliste marocain Hicham Houdaïfa, qui a tenu à rendre hommage au mouvement féministe, très important au Maroc, ainsi qu’à toutes les associations de femmes grâce auxquelles qu’il a pu mener à bien son enquête sur la précarité des femmes dans ce pays. Pour lui, les choses bougent, tant à la campagne qu’en ville, chez les jeunes en particulier ; mais il est sûr que «le temps des mentalités n’est pas celui de la structure» et qu’il faudra encore de la patience.

La dernière table ronde invitait la fiction. Des romans et des villes pour, selon Molly Fournel, organisatrice de la manifestation, alléger la fin de journée, avant le concert très attendu de Fouad Didi et de ses musiciens. Une rencontre avec Maïssa Bey, Azza Filali et Issam-Eddine Tbeur, ponctuée de lectures (trop longues hélas) d’extraits de leurs derniers romans et nouvelles par des comédiens de la FNCTA. Alger, Tunis, Casablanca, ces villes sont au cœur des fictions des trois écrivains. Plus que des décors, de véritables personnages ; les événements politiques, en toile de fond, servant de révélateurs.

La journée fut riche en débats indispensables qui rappelaient, en ces temps troublés prompts aux amalgames les plus dangereux, que le Maghreb ne manque pas de voix progressistes et éclairées.

FRED ROBERT
Novembre 2015

La 2e édition de Lire les méditerranées s’est déroulée le 5 décembre à la BDP, Marseille, en partenariat avec Approches Cultures et territoires, Association des Pieds Noirs Progressistes et leurs Amis, librairie Transit et théâtre de Lenche

Quelques conseils de lecture
Hicham Houdaïfa, Dos de femmes, dos de mulets, les oubliées du Maroc profond (éd. En toutes lettres, Casablanca, 2015)
Maïssa Bey, Hizya (éd. de l’Aube, 2015)
Azza Filali, Les intranquilles (éd. Elyzad, Tunis, 2014)
Issam-Eddine Tbeur, Nom de quartier : Al Firdaous l’Hermitage, nouvelle publiée dans l’ouvrage collectif Casablanca poème urbain (éd. le Fennec, Casablanca, 2013)

photo : © Ryme Sadik


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