Vu par Zibeline

Apprendre à voir au Printemps des comédiens

Maeterlinck vu de l’intérieur

• 16 juin 2018, 19 juin 2018, 23 juin 2018 •
Apprendre à voir au Printemps des comédiens - Zibeline

Depuis son arrivée à la direction du Printemps des Comédiens en 2011, Jean Varela met les élèves de l’École Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier (ENSAD) au cœur de sa programmation. Il avait commencé par solliciter Richard Mitou pour sa mémorable mise en scène des Règles du savoir vivre dans la société moderne (Lagarce), et depuis, chaque été, l’expérience est déclinée avec inventivité, offrant une visibilité aux les jeunes talents montpelliérains. Cette année, avec le dispositif « 4 x 10 », les clés sont remises à quatre metteurs en scène pour quatre pièces, avec chaque fois les mêmes dix comédiens de la promotion 2018. Quatre univers, quatre styles. Le premier d’entre eux, J’apprends à voir Pelléas et Mélisande, est conçu et mis en scène par Amélie Énon. Maeterlinck pour le texte (Pelléas et Mélisande, 1893), Rilke comme « regard extérieur » (J’apprends à voir).

Et c’est une merveille. Épure, humour, émotion, intelligence de l’espace, répartition des rôles interchangeables entre les comédiens, tout est juste, surprenant et riche. Au cœur de ce texte symboliste, où l’amour ne se dit que par métaphores, où la jalousie est une menace permanente, où les grottes recèlent des mondes plein d’inconscients partagés, où rois et reines sont pures allégories, la citation des Cahiers de Malte Laurids Brigge (1910) ouvre vers une multitude de possibles théâtraux : « J’apprends à voir. Je ne sais pas pourquoi, tout pénètre en moi plus profondément et ne demeure pas où, jusqu’ici, cela prenait toujours fin. J’ai un intérieur que j’ignorais. » Alors les personnages commencent à s’autoriser à décrypter la fable aux allures moyenâgeuses. « C’est l’histoire d’un homme qui aime la femme de son frère. » « C’est l’histoire d’une femme qui aime le frère de son mari. » Et puis l’abyme s’ouvre : « Est-ce qu’on est sûr que c’est une histoire ? » Le second degré s’impose, les libertés textuelles s’immiscent, puis la version originale reprend le dessus, dans un va-et-vient dynamique et subtil. La Dame à la Licorne apparaît pixellisée en multitudes de leds, une fontaine est matérialisée par un verre d’eau servi à Mélisande par Pelléas, les rôles habitent les dix comédiens qui font chœur et corps, se divisent ou s’amalgament, parfois témoins, parfois instruments de la légende de Maeterlinck. Dans un moment à la beauté suspendue, les mots d’amour échangés entre les deux héros ne sont pas prononcés, mais apparaissent en lettres lumineuses ; étrangement, magiquement, on s’imprègne de leur douce musique, on entend le texte dans toute sa profondeur. Et lorsque que Golaud, face au public, intime l’ordre à sa femme de fermer les yeux, qu’il le répète, de plus en plus fermement, encore et encore, finalement menaçant, les spectateurs sont décidemment happés par la force de l’interprétation des dix jeunes comédiens.

ANNA ZISMAN
Juin 2018

J’apprends à voir Pelléas et Mélisande est l’une des 4 pièces de l’ensemble « 4 x 10 » présenté au Printemps des Comédiens à Montpellier.

À voir encore les 12 et 19 juin, ainsi que les 16 et 23 juin dans la présentation intégrale des 4 pièces.

Photographie : J’apprends à voir Pelléas et Mélisande © Romain Debouchaud