Dénes Nagy obtient le prix du meilleur réalisateur à Berlin pour un film sombre et intense

Lumière naturelleVu par Zibeline

Dénes Nagy obtient le prix du meilleur réalisateur à Berlin pour un film sombre et intense - Zibeline

Tiré d’un roman de Pal Závada, Lumière naturelle, premier long métrage de fiction du réalisateur hongrois Dénes Nagy, est un film de nuit, de silence et de feu. Intense et lent. Sombre et pesant. Du récit romanesque qui couvrait 20 années de la vie du protagoniste, le scénario ne garde que trois jours. On est en 1943 : les soldats hongrois aux côtés de leurs alliés nazis assurent le maintien de l’ordre dans les régions russes occupées, et traquent les partisans cachés dans les forêts. Ils se servent sur la bête, mangeant les provisions des villageois et commettant les exactions communes à tous les guerriers.

Le caporal Istvan Semetka (Ferenc Szabó) est l’un d’eux, parti depuis 8 mois de chez lui, un homme de la terre. Plutôt bon mais faible, Semetka se soumet à sa condition de militaire, se plie aux ordres, malgré son empathie pour ces paysans qui lui ressemblent. Ni héros, ni monstre, le soldat hongrois subit comme eux un destin qui a distribué les rôles.

Les horreurs -un chef de village abattu et pendu, l’incendie d’une grange où on a entassé femmes, enfants, vieillards- ne seront jamais au premier plan. Elles adviennent, résonnant dans notre imaginaire façonné par tant de récits de guerre. Le réalisateur, venu du documentaire, dirige des acteurs non professionnels. Il s’attarde aux repas partagés, aux gestes quotidiens, à la boue qui colle aux bottes, embourbe les attelages. Il montre les peaux sales, les dos qui se courbent, les corps grelottant, absorbés par l’ombre, les visages effarés, sidérés ou impassibles. Et place dans la plupart des plans le visage de Semetka, où se lisent la lassitude, la tension insupportable à laquelle cet homme est soumis et une infinie tristesse. La photo magnifique (signée Tamás Dobos) décline une palette chromatique de bruns, verts, gris dans des tonalités très sombres. Plus rouges dans la nuit. Plus bleues dans le jour brumeux. Pour les compositions de groupes, on pense, selon ses propres références, au Caravage ou à Louis Le Nain. Pour les portraits, à Van Gogh ou à Anne Van Der Haegen. L’effet immersif du film tient en grande partie à la bande son : pas de musique, peu de paroles, des bruits concrets qui mettent en relief tous les silences. Celui de l’exténuation des occupants endurant la pluie, le froid, concentrés sur leurs gestes. Celui, imposé aux occupés, hostile, pesant, bouillonnant d’une colère bâillonnée. Celui, prudent, des paroles interdites. Celui de la peur. Celui de la lâcheté. Celui de la résignation. Celui de l’incommunicabilité parce qu’on n’a pas les mots pour dire les sentiments, ou que ces mots-là ne seraient pas entendus.

Ce film, récompensé à la 71e Berlinale, par le Prix du Meilleur Réalisateur, n’est pas le film historique que pourrait laisser penser le synopsis. Par l’épure et la poésie, il nous parle plus universellement de l’humaine condition.

ELISE PADOVANI
Mars 2021

Photo : -c- Tamás Dobos