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Lubaina Hamid, Gifts to Kings, jusqu’au 16 septembre au Musée régional d’art contemporain de Sérignan

Lubaina Himid redonne des couleurs aux Noirs

• 11 avril 2018⇒16 septembre 2018 •
Lubaina Hamid, Gifts to Kings, jusqu’au 16 septembre au Musée régional d’art contemporain de Sérignan - Zibeline

Le Mrac de Sérignan invite l’artiste lauréate du Prix Turner 2017 dans une exposition pleine d’histoires et de vies.

Elle l’annonce en souriant largement, mais toute son œuvre nous dit que le propos est grave : « J’ai volé Picasso, mais Picasso m’a volée lui aussi ». Lubaina Himid (prix Turner 2017) est devant Freedom and change (1984). Son phrasé anglais scande et entraine loin dans les méandres de ses créations. Au milieu des pièces exposées, pleines de couleurs, de formes aux contours doux, elle évoque, toujours avec humour et avec un remarquable talent de conteuse, sa détermination pour qu’enfin les Noirs soient représentés dans l’art et les médias, son intérêt profond pour l’histoire de l’esclavage, son combat féministe aussi. Ainsi un jour dans sa cuisine, Lubaina Himid s’est attaquée (au sens presque littéral) à la toile du maître : Deux femmes courant sur la plage (1922). Elles sont là, ces deux femmes, l’attitude corporelle est la même que sur la toile de Picasso, bras tendus vers le ciel et vers l’avant, charpentées. Mais pas de cheveux au vent ici. Pas de robes entrouvertes sur des seins blancs. Les deux femmes sont noires. Elles sont immenses. Leur peau est floue. La mer a disparu. Le sable ? Des imprimés de tampon pomme de terre. Le ciel ? Il est rose, les nuages blancs de beau temps ont fondu sur le tissu monochrome suspendu à une tringle. La petite toile du peintre espagnol (32 x 41 cm) persiste ici comme une image subliminale, une réminiscence que l’artiste londonienne née en Tanzanie célèbre et détourne à la fois, la magnifiant dans des dimensions qui dépassent le cadre et élargissent le champ. Les deux allégories mènent en laisse quatre chiens noirs (des loups ?). Eux sont déjà hors de la toile-plage, ils sont dans notre espace, surgis dans celui de l’exposition. Posés sur le sol, hors du lieu de l’œuvre originelle eux aussi, deux visages découpés, deux hommes blancs sur qui gicle le sable projeté par la course du tableau. Concupiscents, menaçants, et ridicules. Lubaina Himid était jeune, elle était en colère. Elle posait là les fondements de sa démarche artistique, pleine d’histoires entendues, recueillies, tissées avec les codes de l’art occidental, injectées de formes et matières du quotidien, imprégnées de culture africaine puisée dans une mémoire collective qu’elle réactive en invitant à un dialogue à armes égales.

L’œuvre la plus récente présentée au Mrac, Le Rodeur : the exchange (2016) fait face aux deux femmes exultant de liberté (ou qui fuient, ou les deux à la fois). On est ici plutôt chez Magritte : intérieur et extérieur se brouillent, fenêtre ouverte sur la mer, cinq personnages qui semblent ne pas se voir, mur du fond bleu parsemé de très fins nuages, femme à tête d’oiseau. Rien n’est naturel, la scène est figée, et les couleurs vives, loin d’atténuer le malaise, l’entretiennent. Cinq fantômes noirs avec leur costume européens. Lubaina Himid, toujours à la recherche d’histoires dans l’Histoire, évoque le drame survenu sur le bateau d’esclaves « Le Rodeur », où tout le monde a perdu la vue durant sa traversée vers la Guadeloupe en 1819. Que s’est-il passé pendant ce terrible voyage ? Qu’en est-il resté dans les mémoires ? Que nous dit cet épisode de notre présent ? La troublante immobilité surréelle de la scène, où rien ne survient malgré l’abondance de signes, invite à s’arrêter sur la permanence des traces et des drames, même – surtout ?- lorsqu’ils sont oubliés.

Au milieu des œuvres, une vingtaine de silhouettes en contreplaqué, à taille humaine : une partie de celles créées pour Naming the Money (2004). Des figures types, celles des petits métiers représentés dans la peinture occidentale. Elle leur offre une histoire (enregistrement de voix qui en quelques mots tracent une ligne de vie, un passé, des projets) un costume (peinture acrylique, collage de matériaux divers, des journaux, du tissu, des emballages), et une couleur de peau : le noir.

ANNA ZISMAN
Avril 2018

Lubaina Hamid, Gifts to Kings
jusqu’au 16 septembre
Musée régional d’art contemporain, Sérignan

Le musée présente dans le même temps La Complainte du progrès (exposition collective) et La Bête dans la jungle, de Io Burgard. Un article y sera consacré dans le prochain Zibeline.

Photo : Freedom ans Change, 1984. Contreplaqué, tissu, techniques mixtes, peinture acrylique, 290 x 590 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie Hollybush Gardens, Londres © Andy Keate


Mrac
146 avenue de la Plage
34410 Sérignan
04 67 32 33 05
http://mrac.laregion.fr/