Lu par ZibelineAux armes, dense premier roman de Boris Marme aux éditions Liana Levi

Lorsque les héros manquent à l’appel

Aux armes, dense premier roman de Boris Marme aux éditions Liana Levi - Zibeline

Dans cette banlieue américaine sans histoires, l’adjoint du shérif, Wayne Chambers, la trentaine, vit de routines aux côtés d’une mère qui le harcèle de coups de téléphone. Dans l’établissement scolaire du quartier, il effectue des rappels à la loi, dont le plus grave, sans doute, concerne des adolescents qui ont fumé en cachette. Bref, tout est paisible jusqu’au jour où se produit l’impensable : des coups de feu retentissent au bâtiment D du lycée et Wayne, responsable de la sécurité, se précipite, mais reste figé à l’entrée, tétanisé, bloqué dans les protocoles, « code rouge », « attente des renforts », la panique le gagne, entrer, attendre que le tueur sorte pour l’arrêter, protéger les fuyards qui déboulent, bref, lorsque les forces de police arrivent, tout est fini, quatorze adolescents sont à terre, dont le tueur, qui, masqué d’une tête de minotaure, a tiré sur ses camarades…

Boris Marme s’empare pour son premier roman, Aux armes, de ce possible fait divers. Rompant avec la tradition héroïque, il s’attache à un personnage simple, que l’horreur paralyse. Par ce biais, il décortique avec une belle virtuosité le mécanisme des médias qui se délectent de sensationnel. Le jeune garçon qui a accompli l’inqualifiable n’a pas le « profil » de son rôle, beau, brillant, adulé, aîné d’une famille aisée et tranquille. Un héros est trouvé mais n’a pas survécu. La soif d’audimat retourne la presse qui a épuisé toutes les ressources du pathos sur le survivant, celui qui n’est pas intervenu, Wayne Chambers (dont le prénom renvoie au monde du western et prend ici une saveur ironique). Une émission est créée, « Guilty or not guilty », les téléspectateurs sont invités à voter, les thèses s’échafaudent… Entre l’héroïsation qu’exige l’Iliade homérique et la fable de la Fontaine, Les animaux malades de la peste, le procès est rondement mené, sous la plume alerte, limpide de Boris Marme qui avec maestria nous fait réfléchir sur les modes de fonctionnement d’une société de l’instant et de l’émotion.

MARYVONNE COLOMBANI
Janvier 2020

Aux armes, Boris Marme
éditions Liana Levi, 19 €