Spectacle phare de Mars en Baroque 2016, L'Oristeo de Cavalli a été re-créé à La Criée

L’Oristeo : l’événement marseillais !Vu par Zibeline

Spectacle phare de Mars en Baroque 2016, L'Oristeo de Cavalli a été re-créé à La Criée - Zibeline

On a l’eau à la bouche (voire « l’air à l’oreille ! »), le 11 mars, lorsqu’on pénètre dans la grande salle bondée du Théâtre de la Criée. On y parle toutes les langues, car la re-création d’un opéra d’un grand compositeur de l’histoire de la musique fait volontiers courir le monde. Pensez-donc : on n’a plus représenté L’Oristeo depuis plus de 350 ans et Francesco Cavalli, son auteur, n’est autre que l’héritier direct de Claudio Monteverdi ! Jean-Marc Aymes a travaillé sur son manuscrit, conservé à Venise, pour en faire renaître sons et harmonies, voix et symphonies, rythmes et notes oubliées… Au cœur de la 14ème édition de Mars en Baroque à Marseille, les deux représentations de L’Oristeo constituent l’événement phare du festival.

Et l’intérêt n’est pas moindre, car Cavalli et son librettiste (en l’occurrence Faustini) inaugurent une nouvelle ère d’un genre né au début du 17ème siècle. De fait, un changement s’opère vers 1650 : les représentations « commerciales » de théâtre chanté acceptent (depuis 1737 que les places sont « payantes ») dans leur enceinte (mais dans des espaces distincts) aussi bien l’aristocratie (à laquelle l’opéra était jusqu’alors réservé, sur invitation princière), que le peuple ! On mêle donc, par souci « démocratique » et afin que chaque classe sociale puisse jouir du spectacle, dans un même ouvrage, des éléments comique (buffa) et tragique (seria). Sur le plan musical, le récitatif continu (une déclamation ou l’on « parle en chantant ») s’étoffe et se pare de phrases mélodiques qui touchent directement les sens et constituent donc un art moins… « intellectuel ».

Bref, on est sur le qui-vive lorsque le rideau se lève sur la première représentation HISTORIQUE de L’Oristeo !

Dire d’abord que ce n’est pas l’ouvrage dans son intégralité auquel on assiste, mais coupé… d’un tiers… à la louche (deux actes au lieu des trois originels)! Aussi, que la mise en scène d’Olivier Lexa surprend : surtout dans les scènes tragiques, les lamenti, traités de façon caricaturale, avec une gestique exagérée, parodique… On se dit que ce qui préside à cette décision est sans doute la peur… d’ennuyer ! De fait, au 17ème siècle, on sortait plusieurs fois par semaine pour assister à un opéra : on l’entendait à de multiples reprises. La salle était éclairée, au parterre la plèbe se tenait debout et, dans les loges, on discutait, dînait, voire s’acoquinait… L’attention du public était sans doute bien… « relative » ! Cependant, on avait le temps, jour après jour, de se familiariser avec l’œuvre, ses différentes parties, ses airs les plus populaires… Aujourd’hui, il faut tout appréhender en une seule représentation : soit plusieurs heures de musique avec des intrigues parfois compliquées, des travestissements, des quiproquos… On peut vite en perdre le fil. Le duo Aymes/Lexa a sans doute cherché une solution… et décidé de faire plus court, biffant le Prologue, des scènes à caractère mythologique, et de tout traiter sur le mode comique, voire burlesque. Cela déçoit plus d’un puriste soucieux de l’authenticité historique.

Francois Guery_1788Sur le plan musical, Concerto Soave l’est cependant… « authentique ». Il tricote de belles textures instrumentales, filant des cordes baroques et harpe, aux flûtes, cornets à bouquin (au diapason …voltigeur !) et luth, du clavecin à l’orgue… Et les voix sont généreuses, parfois trop, à l’image de celle de la superbe soprano Aurora Tirotta couvrant parfois le petit orchestre placé sur la scène : deux citadelles emmurées de cierges diffusant un éclairage à l’ancienne, qui se réunissent en seconde partie.

Le décor minimaliste figure une closerie et deux projections de vidéos filmées servent de rideau de fond : un jardin où passent, entre les bosquets, quelques hallebardiers qu’on compte tels des moutons au seuil du sommeil, puis un soleil couchant sur la mer. Du point de vue vocal, Romain Dayen, au timbre clair de baryton, Lucie Roche (mezzo) et Pascal Bertin (contre-ténor), tous deux luxueux, embarquent les spectateurs dans la mascarade et les travestissements baroques, aux côtés de jeunes et talentueux chanteurs : Maïlys de Villoutreys, Zachary Wilder et Lise Viricel. On loue le travail accompli, la performance des artistes, à la hauteur de l’enjeu, la qualité du tissu instrumental et, malgré les bémols énoncés plus haut, les inventions de la mise en scène… Au demeurant, lorsque le rideau tombe, on reste un peu sur sa faim !

JACQUES FRESCHEL

Mars 2016

Avec le soutien de l’Opéra de Marseille. Coproduction avec l’Institut Culturel Italien de Marseille.

Photos L’Oristeo © François Guery

Le jour de la représentation, la conférence donnée à l’Alcazar « Venise, les théâtres et les spectacles au XVIIème », par Patrick Barbier (historien de l’histoire de la musique) et illustrée par le contre-ténor Maximin Marchand et Pascal Gallon au luth, accordait à cette œuvre une belle mise en perspective.

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