Vu par Zibeline

Le réalisateur de La Vie des Autres signe un film-fleuve inspiré de la vie du peintre Gerhard Richter

L’Œuvre sans auteur

• 17 juillet 2019 •
Le réalisateur de La Vie des Autres signe un film-fleuve inspiré de la vie du peintre Gerhard Richter - Zibeline

Florian Henckel von Donnersmarck aime prendre son temps. Plus de huit ans après une incursion aux Etats-Unis avec The Tourist, remake plutôt loupé de l’Anthony Zimmer de Jérôme Salle, et treize ans après La vie des autres, son premier long-métrage, le réalisateur revient à l’Allemagne et à son histoire avec une fresque biographique longtemps mûrie, dont il a également écrit le scénario. L’intrigue de L’Œuvre sans auteur est ample, et se déploie généreusement par touches successives, comme pour s’approprier la technique du flou figuratif du peintre dresdois, au centre du regard du cinéaste.

Si la seconde guerre mondiale et la RDA ont fait l’objet d’une filmographie consistante ces trente dernières années, peu de réalisateurs allemands ont pris le temps de tisser un lien entre ces deux époques pourtant proches et corrélées. L’Œuvre sans auteur y parvient en évitant la linéarité et la comparaison stricte, et en se plaçant toujours du point de vue inconfortable, meurtri et souvent mutique de l’artiste en devenir.

Le film s’ouvre sur l’exposition dédiée à l’entartete Kunst – l’art dégénéré – où Kurt se rend enfant, accompagné par sa tante encore adolescente, Elisabeth. L’adage que lui transmet cette dernière – « tout ce qui est vrai est beau » – enjoint Kurt à ne jamais accepter de détourner le regard. Le régime nazi ne tolère pourtant ni l’outrance vérace d’Otto Dix, ni la poésie de Kandinsky, ni surtout le développement de la schizophrénie d’Elisabeth, que sa famille d’adoption peine à dissimuler. De la perte irréparable de cette tante et des lendemains si difficiles de la guerre résulteront non seulement la vocation de Kurt, mais également son premier et grand amour, Ellie, liée à la mort d’Elisabeth bien plus intimement que le jeune couple ne le soupçonne. Cette coïncidence tragique, inconnue de Kurt, rejaillira pourtant à son corps défendant dans sa première grande œuvre. L’art de Kurt se heurtera alors à l’éducation artistique que lui prodiguera la RDA, rétive elle aussi à la peinture alors qualifiée de « bourgeoise » et au « moi » de l’artiste. 

Tout comme La Vie des Autres, L’Œuvre sans auteur est traversé par un souffle romanesque certain. La photographie de Caleb Deschanel est somptueuse, la partition de Max Richter souligne avec affect mais minutie chaque plan. Si les silences de Tom Schilling s’avèreront moins habités que ceux du génial Ulrich Mühe, décédé depuis, le réalisateur s’est de nouveau arrogé les services du très bon Sebastian Koch dans un rôle si difficile. Les portraits de femmes sacrificielles – Saskia Rosendahl et Paula Beer – ne sont pas non plus en reste. Quelques maladresses, quelques absences de nuance, dans son traitement de l’action et de sa conclusion pourront à nouveau être reprochés à Von Donnersmarck : ils ne sont cependant que les négligeables défauts de grandes qualités.

SUZANNE CANESSA
Juillet 2019

L’Œuvre sans auteur, de Florian Henckel von Donnersmarck, sortira le 17 juillet (3h08)

Photo : © 2018 BUENA VISTA INTERNATIONAL