Vu par Zibeline

William Gedney, le photographe qui transpirait la vie

L’œil américain

• 27 juin 2017⇒17 septembre 2017 •
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William Gedney, le photographe qui transpirait la vie - Zibeline

Deuxième exposition de la saison américaine au Pavillon Populaire à Montpellier : à la découverte de William Gedney, photographe en immersion.

Étrange façon d’entrer dans une exposition, lorsqu’il est d’emblée annoncé que l’artiste était homosexuel, qu’il le cachait, qu’il fut une des premières victimes du Sida (1989), et que la majeure partie de ses clichés laisse transparaitre un désir évident pour ses jeunes modèles masculins, souvent torses nus. Pourquoi mettre en effet l’accent sur quelque chose d’à la fois refoulé et criant, pourquoi déflorer ce qu’on nous explique être un secret gardé toute une vie, pourquoi ne pas laisser à chacun le choix de la porte à ouvrir pour découvrir l’œuvre de William Gedney ? Dès lors, la lecture est guidée par cet attribut réducteur et, espérons le en 2017, dépassé, lorsqu’il s’agit de qualifier un parcours passionné et intérieur, celui d’un photographe qui construisait sa quête dans un travail d’immersion intimiste et ouvert.

À bonne distance

Gedney, témoin (et peut-être acteur) des grands courants hippies américains, des premières gay parades, de la crise minière dans le Kentucky, est pourtant resté largement méconnu, jusqu’à aujourd’hui, avec cette première rétrospective au monde (208 photographies), initiée par Gilles Mora, directeur artistique du Pavillon Populaire et commissaire de l’exposition. Il a côtoyé Diane Arbus, Robert Frank, il a croisé le chemin de Tom Wolfe, mais c’est en effet dans un farouche besoin d’indépendance artistique, très certainement aussi marqué par un tempérament introverti, que le photographe a mené son travail immersif. Un regard en noir et blanc, sensible, sensuel, classique et pointu, traversé d’éclairs de vie fulgurants et d’une multitude d’histoires surgies dans le cadre, échappées dans les marges, qu’on devine et réinvente avec lui.

Ses photographies sont très incarnées. On sent sa présence, discrète, certes, mais complice. Qu’ils regardent ou non l’objectif, les sujets échangent avec lui : un moment, un éclair, une intimité, un espoir. Même lorsqu’ils dorment, et que Gedney attrape leur abandon, l’image n’est pas volée. La distance est toujours juste. Dans une de ses séries les plus emblématiques, produite lors de deux séjours dans le Kentucky en 1964 et 1972, le photographe semble répondre à celle réalisée par Walker Evans dans son fameux travail auprès de la famille Burroughs en Alabama pendant la Grande Dépression. Lui s’installe chez les Cornett, couple de mineurs au chômage avec ses douze enfants. C’est l’été, les corps sont las, lascifs. La misère est palpable : chaussures trop grandes, récupérées du grand frère, ampoule plafonnier à nu, ongles noircis par une crasse qui s’affiche, tant elle nous renvoie à d’autres imageries ouvrières ou paysannes, comme une revendication de classe. Mais c’est aussi et surtout l’énergie d’une jeunesse décomplexée qui saute aux yeux devant cette galerie de portraits et scènes cadrées dans un quotidien qui découpent un extrait de l’American way of life -côté campagne déshéritée. Il y a une liberté provocante dans les regards, les attitudes. Une connivence entre les frères et sœurs. Une gravité dans cette façon d’habiter le cadre que Gedney dessine autour d’eux. L’omniprésence de la voiture, déclinée sous d’innombrables et magnifiques avatars cabossés, parle d’une Amérique qu’on a l’impression de mieux connaître que celle d’aujourd’hui.

Perfusion

On parle souvent de tendresse, ou de respect, lorsqu’on veut souligner l’attention portée par un photographe à ses sujets. Gedney est au-delà. On a l’impression qu’il voudrait en être. Faire partie du cadre ; de cette vitalité après laquelle il court. Désir, donc, mais aussi besoin de sentir pulser les cœurs, le bruit et la fureur, les rires des fillettes dans l’ombre d’une cuisine au plancher dont on sent presque les échardes sous les pieds nus : Gedney se perfuse avec l’intensité qu’il sait trouver chez ceux qu’il photographie, et nous transmet un appétit de sensations mêlées qui transpire la vie.

Cela apparaît peut-être encore plus fort dans une série de clichés urbains nocturnes. Les rues sont vides, inquiétantes. Dans le halo des lampadaires, les fenêtres sont closes. Avec le photographe, on attend, on respire doucement, tendus : quelque chose est là, qui va surgir, qu’il faudra savoir vivre à temps.

ANNA ZISMAN
Juin 2017

Wiliam Gedney. Only the lonely, 1955-1984
jusqu’au 17 septembre
Pavillon populaire, Montpellier
04 67 66 13 46 montpellier.fr

Photo : Junior Cornett, Corbin, Kentucky, 1972, Photographie de William Gedney avec l’accord de la bibliothèque David M. Rubenstein Rare Book & Manuscript Library at Duke University


Pavillon Populaire
Esplanade Charles de Gaulle
34000 Montpellier
04 67 66 13 46
montpellier.fr/506-les-expos-du-pavillon-populaire.htm