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Sympathie pour le démon, le dernier ouvrage poignant de Bernado Carvalho

Littérature, amour et terrorisme

Sympathie pour le démon, le dernier ouvrage poignant de Bernado Carvalho - Zibeline

Déroutant ouvrage que le dernier opus de Bernardo Carvalho, Sympathie pour le démon, admirablement traduit du brésilien par Danielle Schramm. La première de couverture, de même que la présentation de la quatrième, laissent à penser que l’on s’apprête à lire le énième roman sur une actualité terrifiante où se multiplient attentats suicide et exécutions perpétrées par des djihadistes sans pitié. Certes, la toile de fond est bien celle, tragique, de notre histoire contemporaine, le personnage principal dépend d’une « agence » qui l’envoie au cœur des conflits armés de par le monde, mais l’essentiel, à travers une intrigue qui place le protagoniste hors des repères normés, réside dans une longue réflexion dans laquelle sont démontés les rouages des divers aveuglements que sont l’amour-passion, l’engagement terroriste, le désir incontrôlable d’un inatteignable absolu…

Le texte se partage entre une première partie d’action au cours de laquelle le héros doit verser une rançon à des inconnus, et un long retour en arrière où il évoque son amour délétère pour un amant diabolique. Pas de noms pour nos personnages, tous dissimulés sous des sobriquets, on croise les routes du Rat, du Chihuahua, du Clown. Le masque des mots, leur « mentir-vrai » sont ici disséqués, passant par des détours littéraires, ainsi, Chihuahua découvre Hofmannsthal et se met « à parler de “l’incompatibilité entre les mots et les choses”… L’idée que le langage était la limite du monde, qu’il ne le représentait pas, et que des actes puissent être commis sans qu’il y ait de mots pour les définir (et pour lesquels il n’y ait rien à confesser) » l’enchante. Les mécanismes des dictatures sont présentés en parallèle aux manipulations amoureuses, véritable enjeu linguistique : « la vérité du fascisme est ce qui n’a ni preuve ni fondement, ce n’est qu’une parodie, un dédoublement éternel au-dessus du vide, un monde sans correspondance ni fin. C’est une langue qui reproduit ce qu’elle suppose que l’autre veut entendre et le séduit comme un miroir sonore ». Narcissismes dans lesquels les êtres s’enferrent sur l’air des Rolling Stones (Sympathy for the Devil)…

MARYVONNE COLOMBANI
Septembre 2018

Sympathie pour le démon, Bernardo Carvalho, traduction Danielle Schramm
Éditions Métailié, 19 €