Retour sur la journée Liszt menée par Gabriel Stern, Tanguy de Williencourt et Arcadi Volodos

Liszt ressuscité à la Roque d’AnthéronVu par Zibeline

Retour sur la journée Liszt menée par Gabriel Stern, Tanguy de Williencourt et Arcadi Volodos  - Zibeline

Le jeune Gabriel Stern, révélé par Philippe Cassard et actuellement élève de Nelson Goerner, commence la journée du 5 août en beauté, sous le soleil naissant. Une première pour le festival, qui inaugure cette année les concerts à dix heures du matin. Les extraits de la 2ème année de pèlerinage sont interprétés avec une grande aisance. Les percées les plus douces et mélodieuses sont mis en avant par les incursions forte, dont l’intensité n’est pas sans rappeler la portée littéraire de cette vision musicale de l’Italie, incarnée par Dante et Pétrarque. La souplesse du doigté de Stern lui permet de dévoiler une belle virtuosité sur le « Sonetto 104 del Petrarca » et « Il Penseroso ». Les « Funérailles », extraites des Harmonies poétiques et religieuses, confirment la maîtrise de Stern, mais aussi la passion et le sérieux qu’il véhicule à travers ses interprétations. Tout en concentration, il alterne les passages énergiques et vifs avec des apaisements méditatifs. L’instrument se fait tragique en évoquant avec violence la mort de patriotes exécutés lors de la révolution hongroise, tout en faisant entendre distinctement à la main gauche une plainte déchirante. Les rythmes accélérés, comme de derniers souffles de vie, conduisent inlassablement au silence. Cette montée en intensité aboutit à une complexité plus grande encore lors des Douze Etudes d’exécution transcendante, réputées faire partie des œuvres de piano seul les plus redoutables. À travers « Eroica », le pianiste met par exemple en avant une émotivité très personnelle, qui se fait ressentir jusqu’au passage plus incisif de l’étude, au cours duquel les arpèges, les fortissimi et la gestuelle du pianiste respirent l’héroïsme lisztien. Comme sur les Variations Goldberg, que Gabriel Stern a enregistrées récemment, le temps long et l’enchaînement des morceaux de bravoure réussissent autant à sa versatilité de ton qu’à sa solidité technique. C’est finalement l’« Etude en do dièse opus 2 », de Scriabine, qui clôt le récital. Une dernière touche de fraîcheur et de vivacité pour Gabriel Stern, qui récolte l’ovation – bien méritée – de son public pour tant de maîtrise et de technique, plaçant déjà haut la barre de la journée de récitals.

Gabriel Stern © Christophe Grémiot

A 17h, le deuxième concert est bien loin de décevoir le public, confortablement installé face à une galerie de platanes. Sur la scène à peine surélevée, un autre jeune pianiste fait son entrée, et s’attaque non sans panache à d’autres pages mythiques. C’est une fois arrivés à la « Vallée d’Obermann » que l’on comprend enfin : le Liszt de Tanguy de Williencourt est sentimental, au sens le plus noble du terme. Il aura fallu, pour en arriver là, être tout d’abord impressionné par l’alternance joliment dosée entre splendeur et sérénité sur la « Chapelle de Guillaume Tell ». Déjà, les graves dessinent à la main gauche une voix masculine ni outrée, ni timide. Les attaques sont franches et maîtrisées. Les reflets s’irisent sur l’eau du « Lac de Wallenstadt », et l’on sourit volontiers devant la candeur sincère et élancée de la « Pastorale ». « Au bord d’une source » nous aura également passablement ému dans sa capacité à fondre les éléments. Quoi de mieux, après tout, que d’ériger en ces lieux décidément idéaux cette élégante ode au voyage romantique ? L’«Orage» fait déjà montre d’une maîtrise totale dans sa netteté des plans, ainsi que dans la justesse de son énergie. Mais impossible de nier l’évidence lorsqu’Obermann survient : Tanguy de Williencourt est un grand pianiste, un de ceux qui sait faire chanter sans effort la voix du compositeur, qui sait trouver dans ses tableaux l’endroit où se niche la poésie. Sa réussite désarme d’autant plus que l’économie de moyens semble toujours de mise : c’est dans cette sincérité tangible que le pianiste se révèle. On revient à nous, au fil des harmonies modales qui ramènent cette première Année de Pèlerinage, vers son entrain initial. Et l’on ne peut alors que saluer le choix de proposer à sa suite le Prélude, choral et fugue de César Franck. Car l’admiration partagée du compositeur belge et de Franz Liszt pour Bach est souvent mise en avant, au détriment de l’influence, évidente, de Liszt sur l’œuvre de Franck même. Si la fugue rappelle en effet la robustesse d’écriture de Franck et son amour pour le Cantor, c’est bien Liszt que l’on entend sur le Prélude qui enrichit la toccata bachienne d’une Angst irrépressible. Les deux bis – le Auf dem Wasser zu singen de Schubert transcrit pour piano par Liszt, et la brève Élégie de Wagner, sont eux aussi débordants de cet amour commun.

Tanguy de Williencourt © Christophe Grémiot

Et c’est enfin de retour à l’Auditorium, à 21h, que, dès les premières notes, une évidence s’impose : Arcadi Volodos, c’est l’expérience, la sagesse, c’est ce Liszt tourmenté, mûri. A peine la Ballade n°2 en si mineur est-elle entamée que le calme et la légèreté transpirent du musicien. Si l’on entend au départ un Allegro moderato sombre, l’Allegro se dégage progressivement, plus tendre, plus doux, plus gai : il prend les devants, comme pour triompher d’une force obscure. Cette impression de virevolter, de s’enivrer de la mélodie s’accentue dans Saint-François d’Assise, La prédication aux oiseaux. S’il prend le temps d’installer ses phrases et de laisser respirer les morceaux, Arcadi Volodos n’en reste pas moins énergique et plein d’entrain, et enchaîne avec vigueur les trilles aériennes. Avec ces dernières, il s’agit d’imiter le chant des oiseaux, celui décrit par le recueil du XIVe siècle Fioretti di San Francesco. Perchés dans les arbres et gazouillant gaiement, les oiseaux se voient gratifiés par  Saint-François d’Assise d’un sermon, figuré ici par ces accalmies complices, et au cours desquels le sens de la pause et le poids du silence sont toujours savamment dosés. Il apparaît cependant qu’une grande place est laissée par le programme à Schumann, à la fiévreuse « Marsch » des Bunte Blätter et surtout à la Grande Humoresque en si bémol majeur opus 20. Se fondant dans Liszt, Schumann prend ainsi le relais et achève de nimber de la sagesse et de la passion déjà présentes au début du récital ces deux œuvres profondément mélancoliques. Les notes, cristallines, parachèvent l’impression de musique nourrie, mûrie, lorsqu’elles se mêlent aux traits forte, qui savent se muer  soudainement en silences incroyables et doux. Ces derniers laissent deviner la douleur du compositeur. Avec cette Humoresque, Schumann retranscrit en musique la semaine durant laquelle il a « ri et pleuré » l’absence de sa compagne, Clara. Ces rires que Volodis fait d’abord entendre mezzo forte avant de les laisser se lézarder de douleur sur des forte toujours équivoques. L’opus se termine par des accords secs et sombres à la main droite, soutenus par des triples croches à la main gauche. Puis, silence : un espace de pensée est instauré par le pianiste, comme des points de suspension mystérieux à la fin d’une phrase. Cinq bis très demandés – L’oiseau prophète, scène de forêt de Schumann, Menuet en la majeur D.334, Menuet en do dièse mineur, Moment musical n°3, de Schubert, et Lago, de Mompou – terminent sur un ton léger ce récital d’une maturité bouleversante. C’est sous les applaudissements effrénés du public que l’artiste quitte la scène, clôturant une folle journée d’émotion.

Arcadi Volodos © Christophe Grémiot

 

SUZANNE CANESSA & MORGANE POULET
Août 2020