Retour sur l'édition 2014 des Correspondances de Manosque, un festival littéraire d'une richesse particulière

Lire est un plaisir suprêmeLu par Zibeline

• 24 septembre 2014⇒28 septembre 2014 •
Retour sur l'édition 2014 des Correspondances de Manosque, un festival littéraire d'une richesse particulière - Zibeline

L’édition 2014 des Correspondances de Manosque fut d’une richesse particulière dont nous ne pouvons rendre compte en ces quelques pages ! Vous retrouverez donc les critiques de chacun des livres dont nous vous parlons ici sur notre site. Mais le festival littéraire donne aussi l’occasion fragile de rencontrer des écritures oralisées, dans des lectures plus ou moins mises en scène, ou des rencontres qui parfois ravissent.

Antoine Volodine vient livrer des extraits de son Terminus radieux post apocalyptique, ovni inclassable, anticipation d’un futur soviétique schizophrène dont il parle comme s’il était réel. Glaçant, et drôle ! Pascal Quignard, toujours, nous emmène dans l’émotion de la pensée, vers la mort, irréductible et qu’il fait sentir pourtant par touches d’intelligence fragmentée (Mourir de penser). Patrick Boucheron, brillant, donne une leçon d’histoire, démontrant la puissance de ses récits, l’actualité d’une fresque de Sienne qui dépeint le repli d’une société qui se croit agressée par les envahisseurs, la nouveauté de l’histoire connectée qui dit sans la réduire la complexité du monde (Conjurer la peur).
Et puis on entend aussi Olivia Rosenthal qui dénombre ses terreurs (Mécanismes de survie en milieu hostile) ; Nii Ayikwei Parkes et sa traductrice Sika Fakambi qui transcrivent brillamment les rythmes des langues vernaculaires africaines, en anglais et français ; Nathalie Kuperman qui raconte les affres du sentiment maternel ; Marie Hélène Lafon qui nous parle dans sa langue si «littéraire» de Joseph, ouvrier agricole inadapté ; Minh Tran Huy qui nous parle de sa relation à son père, exilé vietnamien, Voyageur malgré lui qu’elle relie à d’autres nomades involontaires. On passe, on s’attendrit, et on rejoint les stars…
Carrère et Reinhardt
La place de l’Hôtel de Ville bondée. Pensez, deux écrivains célèbres, deux romans largement médiatisés. Deux écrivains dont le «je» se glisse volontiers dans d’autres vies que la leur, et dont les romans jonglent avec subtilité entre document et fiction, composant des univers romanesques très particuliers.
Samedi 18h. Plus une place assise depuis longtemps. On se serre autour des platanes, on cale un coin de fesse sur un bout de trottoir… Tout le monde veut voir et écouter Emmanuel Carrère. Cela en vaut la peine ; à condition d’apprécier la décontraction brillante du personnage, qui indispose parfois, mais qu’on ne peut que saluer. Car l’entendre parler de son dernier opus Le Royaume est presque aussi envoûtant que le lire : sa façon d’évoquer la naissance du christianisme, et celle de son livre, est plus que séduisante. Au départ il avait, confie-t-il, l’idée d’une série située à Corinthe au début de notre ère. C’est ce qui l’a conduit à lire les Lettres de Paul et les Actes des Apôtres, qu’il a trouvés «tellement passionnants» qu’il a décidé d’en faire un livre. Un livre autour du «couple romanesque» que forment Paul et Luc ; un couple à la Holmes et Watson. Avec un Paul, «paradigme de toutes les conversions» et un Luc en retrait, témoin des débuts de cette croyance bizarre. Répondant à un chrétien agressif, il redit que Le Royaume n’a rien d’un livre de foi. C’est un «livre de bonne foi». C’est sur cet énoncé à la Montaigne qu’il concluait déjà son ouvrage. Son credo, visiblement.
Dimanche 11h. Presqu’autant de monde que la veille pour rencontrer Eric Reinhardt. Lui aussi a puisé dans la réalité la matière de L’amour et les forêts. Son héroïne, Bénédicte Ombredanne, est une «reconstruction fictionnelle», composée à partir de la lectrice originelle qui lui a confié sa vie pour qu’il la magnifie, de toutes les autres femmes qu’il a rencontrées et de lui-même. Cendrillon le mettait en scène, lui, et quatre «possibles de lui». Bénédicte Ombredanne apparaît comme «un ultime avatar de ma personne. Je me suis dépeins en femme entravée». Plus que de harcèlement conjugal, c’est de servitude volontaire que parle ce roman sensible. Et de l’absolue nécessité  d’être libre.
Déformeurs de réel 
Dans les mots de cette «rentrée littéraire», le réel prend de la place, transposé, transfiguré, détourné. Les écrivains observent le monde à travers des filtres puissants et restituent leurs visions.
Serge Joncour raconte les aventures de Serge, écrivain en résidence dans une petite ville qui va se transformer en enquêteur. Quelle est vraiment la «bonne place» de l’écrivain ? Christian Garcin revendique un regard de «demiurge» à la vision plus vaste que celle que l’on a dans la vie. Pour cela il propose des récits faits d’emboîtements mêlant la fiction, avec le personnage de Vincent qui disparaît subitement en quittant femme et enfants, et le réel, par la restitution du carnet d’un soldat napoléonien sur le front russe en 1812 ou l’évocation des paysages de Patagonie.
D’un entretien à l’autre on remarque des parentés subtiles. Ainsi deux romancières ont-elle dialogué autour de la nécessité pour leurs personnages de sauver leur peau. Lorsque Joy Sorman adopte le point de vue d’un ours mi-homme mi-bête, elle nous fait ressentir au plus près la cruauté des humains. Tout comme l’héroïne de Julia Deck essaie d’abandonner son passé en changeant d’identité et s’improvise romancière pour tenter une vie nouvelle.
Patrick Deville va plus loin dans son rapport/détour au réel : il se revendique écrivain de «romans d’aventures sans fiction». Il déclare que le personnage principal de son dernier roman est le Mexique, considéré dans les années 20-30 comme un îlot de démocratie par une Europe en proie aux fascismes. On y retrouve Trotski en exil, hébergé par Frida Kahlo, Malcolm Lowry et Antonin Artaud, dont il a croisé les ombres durant ses séjours.
Quant au premier roman de Taiye Selasi, si le vécu de l’auteure en a nourri l’écriture, c’est la construction symphonique en trois grands mouvements qui lui importe : elle rappelle ses études de musique, s’attache au bouillonnement des mots et des images, au mélange des temps qu’elle affectionne car comme dans la vraie vie le présent est toujours chargé de futur et de passé. Et dans l’écriture, toujours, les mots déforment le réel.
Spectacles et planches
Littérature et écriture sont aussi en spectacles, sous les formes les plus diverses.
Légère trop légère, la lecture musicale du roman Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan dont la platitude a fait jeu égal avec l’adolescence perdue chantée par La grande Sophie. Ou comme la prestation de Raphael, ridicule de naïveté poétique, ne sachant ce qu’il venait faire là, et manquant singulièrement d’univers…
Sympa et mutine, comme le concert littéraire de Noémie Lovski et Gaëtan Roussel, jouant au couple en s’amusant des mots de désamour.
Patrimonial avec l’acteur Didier Bezace, lecteur attentif des Lettres à Alexandrine : avec finesse et délectation, épicera le perfide Zola amoureux… de sa maîtresse. Tandis que Dominique Reymond porte la correspondance de Duras avec un talent qui n’occulte pas les énormes clichés : l’écrivaine colportait brillamment des bêtises sur la place immémoriale des femmes, en un temps où le féminisme les avaient affranchies du foyer… Nettement plus pertinent, Robert Doisneau se révèle un parfait commentateur de ses photographies, qui épinglent la vacuité de Palm Springs, la masse des troupeaux transhumants, la beauté des rues, que François Morel fait entendre discrètement… Plus incarné et tumultuant Jacques Bonnaffé donne la réplique à Dominique Blanc, parfaite, dans des correspondances inédites publiés par Shaun Usher et d’inégal intérêt, de Virginia Woolf à Jack l’Eventreur en passant par d’anonymes hurluberlus, et la Reine d’Angleterre…
Intense, la projection-rencontre avec le peintre, illustrateur et auteur Marcelino Truong qui a capté l’attention de l’audience durant plus de deux heures ! Il faut dire que son album graphique Une si jolie petite guerre, Saigon 1961-1963 conjugue histoire des relations entre la France et le Vietnam et histoire familiale, entrecroisant faits de guerre, amour filial, événements internationaux, dessous des cartes… L’auteur y ressuscite avec talent et pudeur une partie de sa vie, fruit d’un laborieux travail de collectes d’archives et de témoignages, d’allers et retours dans le pays paternel et de longues heures passées à la table de dessin. Tout est écrit dans cet «accouplement d’un livre et d’un album», tout est raconté par l’auteur dans un dialogue à bâtons rompus avec le public et tout est finement montré dans le film-portrait 1000 jours à Saigon réalisé par Marie-Christine Courtès, produit par la maison rennaise Vivement lundi ! Cerise sur le gâteau, à la Fondation Carzou, l’exposition de planches originales met à nu son processus créatif : montages, découpages, calques, photographies, bribes de scénario. Marcelino Truong, qui s’avoue capable de rester dix jours sans parler à quiconque dans la quiétude de son atelier parisien, s’est généreusement prêté aux séances de dédicaces. Le temps d’une conversation, chacun repartira avec un texte et un dessin originaux. De quoi se plonger avidement dans les années 60 à Saigon…

AGNÈS FRESCHEL, FRED ROBERT, CHRIS BOURGUE, MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Octobre 2014

Les Correspondances de Manosque ont eu lieu du 24 au 28 septembre
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Photo : Yann Nicol, Emmanuel Carrère © Dan Warzy