L'album de Célimène Daudet, Messe Noire, réunit Liszt et Scriabine

L’Invitation au voyageVu par Zibeline

L'album de Célimène Daudet, Messe Noire, réunit Liszt et Scriabine - Zibeline

Faire se rencontrer les derniers opus de Liszt et l’incandescent Scriabine instaure une correspondance quasi mystique qui semble ici couler de source. Sous les doigts diaboliques de la merveilleuse pianiste Célimène Daudet, la filiation entre le piano sombre et énigmatique du héros romantique arrivant au bout de quelque chose et l’univers quasi cosmique d’un artiste empreint de modernité (qui ne renie pas cependant les maitres du piano, comme…Liszt lui-même) tient parfois à un fil nourri de mystères et d’ombres… Intitulé Messe noire, ce nouvel album au corpus d’une grande singularité explore un répertoire trop souvent oublié des salles de concerts et gravé en de trop rares occasions. Cet enregistrement, capté à la Philharmonie de Paris, nous offre de très belles pages qui témoignent des quêtes artistiques des deux compositeurs, miroirs d’une dualité entre obscurité terrifiante et extase enivrante, oscillant entre démoniaque et portail ouvert sur un ailleurs.

Prémonitoire autant que théâtrale, La Lugubre Gondole de Liszt écrite en 1882 (il ne lui reste que quatre ans à vivre) est inspirée du balancement d’une gondole funéraire à Venise. Les chromatismes et l’incertitude tonale planent comme une élégie à l’éloquence erratique sous les doigts d’une pianiste qui nous transporte à travers ces pièces (rappelant entre autres Funérailles). La Notte (connue aussi dans une version plus courte sous le nom du Penseur, d’après Michel-Ange) et la Bagatelle sans tonalité nous éloignent un peu plus du réel et de la vie alors que les pièces du compositeur russe nous convient vers des couleurs hésitantes entre un impressionnisme faussement innocent et un expressionnisme incisif, que le jeu cristallin de l’interprète met en exergue. Vers la flamme, les Cinq Préludes, les Poèmes et la 9ème sonate dite « messe noire » (que l’auteur appelait lui-même Poème satanique pour les visions démoniaques qu’elle suggère) sonnent comme une invitation à franchir la porte entrouverte par Liszt sur un nouveau monde sonore.

Outre la prise de risque de l’artiste de graver des opus peu connus du grand public, son choix de mettre en miroir deux compositeurs pianistes aux questionnements singuliers à une époque charnière de l’histoire de la musique (et de l’art) s’avère être un pari un peu fou, ce qui rend sa réussite encore plus belle. Dans son geste se dessinent la noirceur énigmatique de certains passages sans jamais céder à la lourdeur que pourrait convoquer l’épaisseur de l’écriture parfois ramassée dans le registre grave du clavier. À l’inverse et même dans les pièces très chromatiques, le discours paraît toujours conduit et lumineux. Une véritable pépite !

FRED ISOLETTA
Juillet 2020

Messe noire – Célimène Daudet – Yahama / NoMadMusic