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Nicolaï Lugansky, souverain à la Roque d’Anthéron

Limpide poésie

Nicolaï Lugansky, souverain à la Roque d’Anthéron - Zibeline

Poète et interprète hors pair, Nikolaï Lugansky, familier de La Roque d’Anthéron, apportait la délicatesse et l’intelligence de son jeu à un répertoire éclectique où renaissaient les œuvres de César Franck, Claude Debussy et Alexandre Scriabine. Le pianiste se glisse dans chaque univers, épouse les phrasés, les rythmes, rend avec une précise justesse chaque nuance, chaque frémissement, chaque variation, coulant, dans un même souffle inspiré, les pièces abordées. La virtuosité éblouissante de l’artiste s’empare des pages les plus exigeantes. La technique ne s’impose pas cependant, mais laisse chanter les notes, des élans les plus exacerbés aux plus subtils murmures. Prélude, Aria et Final de Franck ouvre le concert, le piano devient orchestre complet, se démultiplie en facettes diamantées, ourle un tempo d’un trémolo acrobatique, superpose les chants, à l’instar d’une composition pour orgue, s’alanguit un instant pour de nouveaux éclats. Après ce tableau fauviste, l’on passe à la peinture impressionniste lumineuse de Debussy : toiles aériennes des Arabesques, puis figuratives et vibrantes de mouvements, du Livre II (d’) Images… tendresse de Cloches à travers les feuilles, évanescence nostalgique de La lune descend sur le temple qui fut, vivacité chatoyante des Poissons d’or qui fusent, colorés et fugaces. La magie se poursuit avec la transcription pour piano seul par Bauer de Prélude, Fugue et Variation opus 18 de Franck (composée pour l’orgue), dont la pureté mélodique et la subtilité contrapuntique (hommage à Bach) subjuguent par leur beauté en épure, d’une bouleversante simplicité. Ensuite, les Études opus 8 (n° 2, 4, 7, 10, 11) de Scriabine déclinent leur verve brillante avant sa messianique et encore romantique Sonate n° 3 en fa dièse mineur opus 23 nommée États d’Âme. Rythmes marqués, martelés, envolées lyriques, évoquent passions, luttes, repos, mélancolie, harmonies, vague des pensées… Contemplation et ivresse des sensations se mêlent, rejetant tout pathos facile, avec une élégance confondante. Généreux, le pianiste offre trois rappels : le lumineux Prélude opus 32 n° 12 de Rachmaninov et son Prélude opus 3 n° 2 aux sombres et prenants accords, tandis que Jardins sous la pluie de Debussy, dernière pièce de son triptyque Estampes, renoue avec une musique descriptive où se croisent parmi les gouttes de pluie et les chants des oiseaux les comptines enfantines Dodo, l’enfant do et Nous n’irons plus aux bois. Le public de la conque salue debout ce magicien du piano.

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2019

Concert donné le 29 juillet, parc du château de Florans, dans le cadre du Festival de la Roque d’Anthéron.

Photographie : Nicolaï Lugansky © Christophe Gremiot