Le cinquième volume de la revue annuelle Apulée s'attache avec une intelligente passion au thème des droits humains

Libres toujours les motsLu par Zibeline

Le cinquième volume de la revue annuelle Apulée s'attache avec une intelligente passion au thème des droits humains - Zibeline

Le cinquième numéro de la revue annuelle Apulée, initiée par Hubert Haddad, aborde dans son foisonnement le thème des Droits humains. Poètes, romanciers, nouvellistes, essayistes, traducteurs, artistes du monde entier se retrouvent là, aiguisant leurs plumes, et par le biais de la multiplicité des genres littéraires, abordent le sujet. La fiction comme l’essai, le débat, évoquent la complexité d’un monde où les droits des êtres humains sont mis en question, dans leurs négations multiples, leurs limitations outrageusement « justifiées » parfois. Il est question d’urgence, de priorité, de droit inaliénable à la liberté.

Enquêtes, réflexions, poèmes, récits où l’imaginaire renvoie de manière sensible et forte aux problématiques de notre planète, rappellent combien la parole libre est essentielle, face aux régressions de tout ordre. Reprenant l’exclamation de Lautréamont « toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuel ! », les auteurs de cet ouvrage collectif n’ont pas renoncé. Ils revendiquent, à la suite d’Hubert Haddad qui cite Nelson Mandela, « la liberté d’être libres » et affirme « la liberté prend figure dans une sorte d’engagement poétique en défi au déterminisme universel ». Voici la Méditerranée blessée d’Hafid Gafaïti, L’artisan de liberté de Mohammad Dibo, les Fraternités sans transcendance de Marine d’Avel, l’Ourse polaire de Delfine Guy, les Murmures de l’Albatros hurleur de Khalid Lyamlahy, Le soleil de la terre de Laure Morali, La mer blanche au milieu de ses fantômes de Yahia Belaskri, les Battements d’ailes de pigeons emprisonnés de Rajaa Natour, Les escaliers de Sam Szafran de Michel de Bris… Comment les citer tous ! Les textes nous emportent au cœur des palpitations du monde, donnent à découvrir ce qu’il y a de meilleur et de pire en nous, à interroger les mécanismes politiques et économiques qui, inexorablement, tragiquement, nous détruisent. Lettres de prisonniers, appels, prises de conscience, semblent faire écho à Michael Sfard, « la terre n’est pas sacrée. Ce qui est sacré ce sont les êtres humains ». L’évocation va des peuples colonisés à ceux qui sont opprimés par des dictatures, du système des castes à la « dynamique inégalitaire du capitalisme » (Hubert Haddad), tandis que Valérie Manteau pose la question du pouvoir de la littérature, « comment fait-on le pas de côté, du côté de l’écriture, quand on est dans l’urgence humanitaire ? ».

Des focus se pressent, ici, Comment la Chine enterre l’intelligentsia Ouïghoure (Dilnur Reyhan), là, un dossier passionnant consacré à Mohammed Khaïr-Eddine, sous-titré « Le temps des refus » (coordonné par Guy Dugas), ou la lettre envoyée par Albert Memmi (récemment disparu, le 22 mai 2020) en 2006 au Président Bouteflika à propos de son Portrait du colonisé dont la réédition au Maghreb avait été amputée de la célèbre préface de Jean-Paul Sartre.

La traduction est aussi mise en relief, les poèmes traduits en hébreu le sont aussi en arabe. Les langues deviennent Babel vibrante de significations où dire procède de l’exercice même de la vie. Asli Erdoğan, lors d’un entretien avec Cécile Oumhani, affirme ainsi « Je dois garder vivante ma croyance dans l’âme humaine et le pouvoir de transformation qui est celui de la littérature. Je dois continuer de croire aux mots, comme une résistance et une résurrection ». On aimerait tout citer de cette somptueuse édition dans laquelle on se plaît à errer, puiser, afin de repenser, réfléchir, en goûtant la saveur particulière de ces textes qui réaffirment que ne pas renoncer est le ferment même de l’humanité.

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2020

Apulée, revue de littérature et de réflexion, #5 Les droits humains, éditions Zulma, 30€