Vu par Zibeline

Retour sur Les Hivernales, le festival de danse d'Avignon

L’hiver Avignon danse !

Retour sur Les Hivernales, le festival de danse d'Avignon - Zibeline

Les Hivernales, festival du Centre chorégraphique d’Avignon, ont mis la ville en partage

Après une semaine consacrée aux enfants, le festival s’est déployé dans 15 lieux de la ville. Avec les deux dernières créations des Centres Nationaux voisins, le Corps du Ballet National de Marseille, d’Emio Greco et Peter C. Scholten, (lire la critique de Zibeline, Revoir le BNM) et Le Syndrôme Ian, de Christian Rizzo, directeur du Centre chorégraphique de Montpellier (lire la critique de Zibeline, Trois créations et leurs mystères). Deux très belles pièces, mais c’est sans doute dans la diversité des petites formes programmées que cette 39e édition fut la plus remarquable.

HiverÔmomes

Lullinight danse au milieu de poupées en plastique qui figurent les enfants d’une cité, Fati, Rachida, Timothée, Jérémy… Les gestes chorégraphiques dressent le portrait d’une enfance ordinaire dans un environnement urbain. Lullinight observe ses voisins, se sent rejetée, les dénigre parfois comme pour se défendre d’un sentiment d’exclusion. Un terrain vague lui sert de refuge. c’est là qu’elle va se consoler, retrouver, dit-elle, son animal secret. Un nuage alors envahit la scène, une cantate de Buxtehude rompt la trivialité du réel puis apparait un poisson volant doré. Il rejoint Lullinight, et s’ensuit un pas de deux onirique entre la danseuse et le poisson.

Lullinight,-Florence-Bernad-et-Marie-Sinnaeve-c--Frédéric-Frankel

Rappelant le quotidien de la plupart des très jeunes enfants rassemblés, le propos simple accroche leur attention dès le début. La chorégraphie de Florence Bernad et Marie Sinnaeve, d’abord tout en puissance, rageuse, s’adoucit lors du duo avec le poisson doré, instant d’envoûtement pour des enfants qui, pour la plupart, assistaient à leur premier spectacle de danse.

De(s)génération

Le hip-hop, Amala Dianor est tombé dedans quand il était petit : arrivé du Sénégal en 1983, il a sept ans quand il découvre à la télévision la mythique émission H.I.P H.O.P, et commence ses classes loin des conservatoires, sur les trottoirs avec les copains… De(s)génération se présente sous forme d’une battle entre danseurs d’âges différents : chacun possède une manière bien à lui de danser le hip-hop. Sur scène, ils sont sept à se défier, avec une technique époustouflante, dans une chorégraphie heureuse et stimulante. Les générations hip-hop se mêlent, s’entraident, se respectent et offrent au public la belle image d’une société fraternelle.

AIR

Trois femmes, venues d’horizons éloignés, se racontent en dansant. Il y a Caroline Allaire qui durant son enfance à Dijon suit les cours d’une professeure russe à la discipline implacable. Grâce à cet apprentissage strict, elle intègre le Ballet National du Rhin à Strasbourg et y interprète des rôles classiques. Il y a aussi Katarzyna Chmielewska née au-delà du rideau de fer, à Gdansk. Elle part à l’Ouest très jeune pour y découvrir les langages chorégraphiques contemporains. Quant à I-Fen Lin, elle vient de Taïwan. Elle apprend la danse à Taipei, toutes sortes de danses, même militaires. Avec leurs histoires singulières, leurs cultures si éloignées, ces trois femmes dessinent une mondialisation heureuse nourrie de la diversité. Les chorégraphes Malgven Gerbes et David Brandstätter dessinent un tableau humoristique et pertinent de la danse d’aujourd’hui, où se mêlent l’intime et la virtuosité, où se rencontrent des destins et des cultures multiples.

Au-delà de l’absence

Sébastien Ly et ses 3 interprètes ont habité de leurs performances la Collection Lambert, et son exposition Combas (voir Zib’ 104). Une danse qui met en écho les gestes et les mots, leurs évocations intimes, où le contact est sensible, où les caresses esquissées se ressentent comme s’ils faisaient vibrer notre propre peau. Une danse qui sait habiter l’espace entre les œuvres, entre les corps, au plus près du spectateur, reprenant ses mots, s’attachant aux regards, installant des dispositifs intimes. Abstraite, sérieuse, profonde, lyrique, sans déchirement, complice et douce…

La Esclava

Ayelen Parolin débarque sur la scène affublée d’une immense étoile d’épines accrochée dans son dos. Elle danse, empêtrée, Christ portant d’un même geste sa croix et sa couronne, paon à la roue déployée, hérissée, entêtante. Esclave d’on ne sait quel maître elle ne lutte pas contre sa croix, mais la porte, joue dans l’espace qu’elle lui laisse habiter, parle, s’assied, repart. Puis enfin, lorsqu’elle se débarrasse de cette puissante contrainte, elle esquissera les mêmes pas, à peine plus amples… comme si l’entrave avait définitivement intégré son corps. Portrait de la servitude volontaire ? On comprend pourquoi Ayelen Parolin est lauréate de la bourse Pina Bausch !

La-Esclava,-Ayelen-Parolin-c-Thibault-Grégoire

CAROLINE GERARD ET AGNÈS FRESCHEL
Avril 2017

Photos :

De(s)génération, Amala Dianor © Le poulpe

Lullinight, Florence Bernad et Marie Sinnaeve © Frédéric Frankel

La Esclava, Ayelen Parolin © Thibault Grégoire