Vu par Zibeline

Evgeny Kissin fait frissonner la Roque d’Anthéron

L’exalté songeur

Evgeny Kissin fait frissonner la Roque d’Anthéron - Zibeline

Diction à couper au couteau, gestes emportés, grands yeux animés : il y a encore chez Evgeny Kissin quelque chose de l’enfance, de ses rêveries et de ses impatiences. Aussi se jette-t-il dans la « Hammerklavier » – une nouveauté, pour lui – sans retenue et sans préconçus. Tout, dans le Beethoven de Kissin, n’est finalement que contrastes, jeux de nuances et de tempi variant au gré d’humeurs imprévisibles. On pourra trouver le phrasé un peu alangui sur certaines tournures, mais peu importe : la pureté du son, le cisèlement des voix ne peuvent qu’emporter l’auditoire. La technique fulgurante de Kissin réside finalement moins dans une virtuosité qu’il semble refuser là où on l’attend, pour lui préférer une lenteur un peu appuyée, que dans ce travail d’orfèvre qu’il consacre à son incomparable toucher : les thèmes émergent, chantent, à peine legato, de blocs harmoniques délicatement effleurés. Jusqu’à la fugue finale, où Kissin laisse éclater, galoper ses voix : l’élan vital beethovenien ne peut se conclure que sur de rutilants trilles. Les applaudissements ne se font pas attendre.

Passé l’entracte, en terrain plus connu chez Rachmaninov, Kissin laisse entendre sur son choix de préludes une palette élargie de couleurs. La noirceur à l’œuvre sur le célébrissime opus 3 n°2, dont il appuie les dissonances et le ton orageux sans effort, lui ouvre un champ nouveau. Les extraits de l’opus 23 alternent lenteur saturnienne (n°1 et du n°4) et emballement rythmique des n°3 et n°5, où la danse s’affranchit par endroits de sa pulsation, jusqu’à l’effréné n°7. L’opus 32, moins célébré, ne s’avère ici pas moins intéressé, bien que les choix laissent, ici, plus de place à l’ombre qu’à la lumière: il s’ouvre sur un n°5 plus contemplatif qu’ailleurs, pour s’enchaîner sur un n°10 et un n°12 teinté de plus de mélancolie. Le n°13 esquisse un paysage moins désolé, où l’étrangeté se dissout dans des harmonies plus sucrées. Encore frissonnant, le public lui réclamera trois bis : l’Étude opus 2 de Scriabine, la Bagatelle n°4 opus 126 de Beethoven, et une Toccata de sa composition, aux sonorités diablement russes – entre la légèreté d’un Shostakovich et la dissonance d’un Stravinsky. Triomphe, encore !

SUZANNE LAY
Juillet 2017

Concert donné le 22 juillet, au Parc du Château de Florans, dans le cadre du Festival International de La Roque d’Anthéron

Photographie © Christophe Gremiot