Quand l'avortement était clandestin. L’Evénement, film d’Audrey Diwan d'après Annie Ernaux, en salles le 24 novembre

L’ÉvénementVu par Zibeline

• 24 novembre 2021⇒1 décembre 2021 •
Quand l'avortement était clandestin. L’Evénement, film d’Audrey Diwan d'après Annie Ernaux, en salles le 24 novembre - Zibeline

Des filles qui se maquillent, se préparent pour sortir. Danses, drague le soir. Le matin,  cours de littérature en amphi. Une fille, interrogée, commente, fort bien, un poème d’Aragon. Une vie ordinaire d’étudiante. Et puis sur l’écran l’inscription : « 3 semaines ». Démarrage d’une sorte de journal filmé. Celui d’Anne que la caméra ne quitte pas d’un plan, qui cherche des solutions à son problème : quelque chose dans le ventre, une sorte d’alien, qu’elle n’a pas voulu, qu’elle refuse. On est dans les années soixante et avorter est puni par la loi. Anne veut bien avoir un enfant mais plus tard, pas à la place d’une vie ! Elle est déterminée mais c’est seule qu’elle doit gérer la situation. L’ordre moral règne : elle se fait agresser par d’autres filles à la cité universitaire. Difficile d’en parler à ses amies : l’une est la « vierge la plus renseignée de la planète »! Anne vient d’une famille ouvrière, elle est la première à accéder aux études supérieures. Donc pas question de se confier à sa mère chez qui elle rentre le week-end et qui n’accepte pas de la voir préoccupée par autre chose que ses études : « On a les moyens, nous, de faire ce qu’on a envie ? ». Quant à son copain, il considère que c’est à elle de trouver la solution.

Ce qu’elle va faire : rendez-vous chez des médecins, hostiles ou légalistes qui refusent de l’aider. « 7 semaines ». Anne ne parvient plus à suivre en cours. Son ventre s’arrondit, son corps s’alourdit : elle doit agir… Avortement clandestin. Cette formulation à l’effrayante banalité a incité Audrey Diwan à adapter le livre autobiographique d’Annie Ernaux, L’Evénement, pour en montrer la réalité concrète. « Je m’efforcerai par-dessus tout de descendre dans chaque image, jusqu’à ce que j’aie la sensation physique de la “rejoindre” et que quelques mots surgissent, dont je puisse dire, “c’est ça”. écrit Annie Ernaux. Et c’est bien ainsi qu’a procédé la cinéaste qui, ne quittant jamais Anne, nous donne à voir dans toute son horreur l’aiguille à tricoter qu’elle aseptise à la flamme avant de la glisser dans son vagin, la sonde qu’introduit à deux reprises dans son utérus la faiseuse d’anges et les ciseaux qui vont couper le cordon. Le directeur de la photo Laurent Tanguy a su saisir aussi par des plans rapprochés la beauté des corps des filles, et le visage bouleversant de la superbe Anamaria Vartolomei qui incarne cette jeune femme soudain confrontée à la réalité d’un ordre social et patriarcal qui lui dénie la possession de son propre corps.

La veille du tournage, Annie Ernaux avait envoyé à Audrey Diwan une phrase de Tchekhov : « Soyez juste, le reste viendra de surcroît. ». Et après avoir vu le film, très émue, elle a commenté « Vous avez réalisé un film juste… C’est seulement ainsi, dans le dérangement suscité par ces images, qu’on peut prendre conscience de ce qui a été infligé au corps des femmes et de ce que signifierait un retour en arrière. » Un film réussi et salutaire à un moment où le droit des femmes à disposer de leur corps est remis en cause voire, dans certains pays, encore jamais acquis.

ANNIE GAVA
Novembre 2021

Photo : L’Evénement © Wild Bunch