Au cinéma Les Variétés, l'été a commencé avec Marguerite Duras

Leurs noms de Venise dans Calcutta désert

• 21 juin 2016, 21 juin 2016 •
Au cinéma Les Variétés, l'été a commencé avec Marguerite Duras - Zibeline

Il fait chaud en ce solstice d’été. Le football a pu repousser la fête de la Musique de 2 jours par arrêté municipal, mais a épargné cette soirée-là organisée autour d’India Song, au cinéma les Variétés en partenariat avec l’ACF MAP* et la Section Clinique d’Aix-Marseille.

Après la séance de dédicace des entretiens entre Michael Lonsdale et Richard Martin ( Regards croisés sur le Théâtre), la soirée s’est déroulée en trois temps : l’hommage de Alt(r)a Voce à Marguerite Duras, le «dialogue» Hervé CastanetMichael Lonsdale, et la projection du film.

Trois temps, trois cieux.

Devant la photo d’une mer unie à un ciel gris, Giney Ayme est debout, gibson en mains. À sa gauche Florence Pazzottu se lève, tenant une liasse de papiers. C’est un vieux texte de 1984 qu’elle a choisi de lire et d’effeuiller : L’espace blanc. Elle avait 22 ans quand elle l’a écrit. India Song est sorti en 1975. Marguerite en avait 61. Deux voix de femmes qui créent à simples mots, chacune à sa façon, «la possibilité de dire après le cri».

«L’amour physique est sans issue» goguenardait Gainsbourg, «Il n’y a pas d’amour heureux» constatait Aragon. «Aimer c’est toucher l’impossible, comprendre que quelque chose toujours manque» disent Florence et Marguerite. Florence, en treize stations – le Christ n’en fit qu’une de plus- suit l’itinéraire d’un amour fou – y en a-t-il de raisonnables ?-  du Vieux Port à La Plaine. Elle dit. Il dit. On entend. Les mots qu’on s’autorise à 20 ans. On comprend le théâtre qui «double» la vie, les impros, les rituels, le quiproquo initial, fondateur, le sexe, les peaux à peaux, le déchirement, la diversion d’un grand brun aux embruns. On perçoit cet espace-temps où on se meurt sans l’autre et où on se meurt de l’autre. La guitare convoque en écho Carlos d’Alessio. La très belle prose de Florence Pazzottu que Michael Lonsdale a cru être celle de Marguerite Duras, s’achève sans se clore, sur une question: Qu’est-ce que nous voulons ?

Pour la conversation entre Castanet-Lonsdale, le fond d’écran a changé : un ciel plus coloré où volent des ailes de parapentes. Pas facile pour le psychanalyste de faire parler celui qui interpréta le Vice-consul de Lahore dans India Song. Replié dans son fauteuil, il répond par des grognements graves et vibrants, ou ignore la perche tendue par un commentaire conclusif et malicieux : c’est une belle phrase ! Pourtant les phrases trop définitives, il ne les aime guère, Michael ! La vie n’a rien de définitif. Il évoque à peine sa vocation de comédien, beaucoup sa complicité rieuse avec la Duras, confie pudiquement son grand amour pour Delphine Seyrig que le texte du scénario lui a permis de déclarer – alors qu’il n’y aura rien entre eux – car, n’est-ce pas, elle avait sa vie ! Hervé Castanet résume : En somme, vous disiez vrai d’une voix fausse dans un film où personne ne parle.

C’est sur un ciel encore que s’est ouverte la dernière partie de la soirée. Celui du premier plan d’India Song. Tandis que chante la mendiante de Savannah Bay, un soleil se noie progressivement à l’horizon, installant le clair-obscur dans lequel baigne tout le film.

Revoir India Song

Revoir India Song, c’est retrouver d’emblée la virtuosité du silence et de la lenteur, le dispositif en miroir, hypnotique, l’élégance datée des costumes Cerruti, la lèpre  suggérée sous le luxe figé d’un bal chez l’Ambassadeur. C’est se laisser porter par les voix intemporelles sans visages qui parlent entre elles, et reconnaître les blessures de la grande Marguerite qui courra toute sa vie après un amour qu’elle n’atteindra jamais. C’est entendre -guetter?- son «oui» comme une note pointée, qui rythme son récit, souligne la justesse du mot trouvé, un eurêka sans triomphe comme ses «peut-être» en suspension, suggèreraient le tâtonnement d’une approche, l’ouverture d’un possible.

Marguerite Duras était satisfaite de son film. Elle disait que l’histoire était là, avant elle, hors d’elle, qu’elle l’avait fait seulement passer par elle, que c’était là une définition de l’écrit. Que c’était comme capter de l’eau et la restituer au monde.

Ce drame d’amour vécu en 1937 aux Indes coloniales dans une ville surpeuplée du bord du Gange devenu un film mythique, tout comme  la passion de la jeune Florence ici à Marseille, bien loin de Calcutta et de la touffeur des moussons, restituent quelque chose de notre vulnérabilité commune avec la force du nom de Venise, évidemment (dit-elle).

ELISE PADOVANI
Juin 2016

Photo : -c- Films Armorial

* Association de la Cause freudienne Méditerranée-Alpes-Provence/ 8, allée Granados Tour Aragon Marseille 13008

Cinéma Les Variétés
37 rue Vincent Scotto
13001 Marseille
facebook.com/Cinemalesvarietes