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Vu par Zibeline

"Égypte 51" de Yasmine Khlat aux éditions elyzad

Lettres d’Orient

Le nouvel opus de Yasmine Khlat, Égypte 51, aborde l’histoire de l’Égypte et de l’Orient au cours de la deuxième partie du XXe à travers un récit qui tient de la construction des Mille et une nuits, enchâssant les divers fragments de la narration dans la parole rapportée d’un témoin, Jo, dont la fonction de gardien d’une maisonnée, le « watchman », semble être devenue celle de préservateur des souvenirs, réceptacle des mémoires. C’est lui qui ouvre le roman en livrant à un personnage mystérieux qui enquête « sur les mondes disparus… la tendresse », un « paquet de lettres attaché par un ruban de gaze ». Il s’agit de la correspondance entre Stéphane, médecin d’une quarantaine d’années, et de Mia, une jeune fille née à Alexandrie.

En 1951 (d’où le titre), Stéphane tombe éperdument amoureux de Mia sur une plage du Caire. Il tente de la convaincre au fil de ses missives de l’épouser. Elle s’y refuse longtemps, attachée à un ancien amour platonique, à ses habitudes, son insouciance. Un peu fleur bleue, penserez-vous. Et pourtant, au-delà de la trame amoureuse, se joue la grande histoire, que les lettres suggèrent, tentent d’effacer, comme une prescience des tragédies inévitables que l’évolution politique du Moyen-Orient engendrera : la révolution d’Égypte qui aboutit à la conquête du pouvoir par Nasser, la nationalisation du canal de Suez, les exécutions et tueries de « libération ».

Stéphane édulcore, passe sous silence, Mia, artiste, peintre précis avec ses encres de Chine, devine, perspicace, le pousse à évoquer les événements. La première partie du texte s’arrête avec le consentement au mariage. Jo émerge de l’ombre, remplit les lacunes usant de ce qu’il sait et de ce qu’il imagine, reflet personnifié de l’auteur. Apparaissent les enfants, la ville de Beyrouth, et une autre guerre, celle du Liban. L’écriture sobre et sensible de Yasmine Khlat se glisse avec aisance dans les méandres de l’histoire, aborde les thèmes de l’exil, des langues (Mia avoue, en réalisant à quel point c’est paradoxal, ne parler arabe qu’à ses domestiques), de la fragilité humaine dans les remuements du monde. Un petit bijou bouleversant qui dessine malgré tout la beauté de l’espérance.

MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2019

Égypte 51 Yasmine Khlat
éditions elyzad, 19,50 €