Vu par Zibeline

Retour sur les Correspondances de Manosque

L’essentiel de la rentrée littéraire française

• 25 septembre 2013⇒29 septembre 2013 •
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Retour sur les Correspondances de Manosque - Zibeline

En quinze ans, Les Correspondances sont devenues l’un des rendez-vous les plus importants de la rentrée littéraire, sans rien perdre de la convivialité qui est leur marque. Un festival dédié à la littérature vivante, résolument tourné vers les rencontres et lectures publiques, mélange unique d’exigence littéraire, d’originalité et d’esprit bon enfant, qui stimule les envies de lecture…

L’édition 2013 a régalé le public d’explorations géographiques et d’ouvertures sur l’altérité
Les 50m2 de son Intérieur parisien suffisent à Thomas Clerc pour développer un récit sidérant. Lors des rencontres, l’auteur se présente comme un obsessionnel qui prend du plaisir à dresser un répertoire exhaustif du moindre recoin de son appartement, dont il chiffre et décrit chaque série et chaque unité, de la chaussette isolée aux carreaux (36 !) de ses murs. Mais on comprend vite, à l’entendre et à le lire, qu’il compose un personnage. Que son appartement qu’il aime épuiser comme Perec le ferait, ouvre incessamment des voies inattendues, souvent très loufoques. Que les objets débrident des mondes poétiques et drôles comme les Choses du Parti Pris de Ponge, et que l’esprit méthodique est là comme un rempart, ou l’ossature de digressions, d’une pensée fragmentée qui procède en fait du coq à l’âne, insatisfaite, comme d’un esthète enfermé dans un réel petit bourgeois où les objets sont des ennemis quotidiens qui menacent… Un récit incroyablement inventif dans sa forme, qui touche à l’autobiographie indirecte mais très impudique, au théâtre par sa langue et son huis clos, au fantastique aussi, au policier, voire à l’essai sur un matérialisme d’un nouveau genre… et qui se lit d’un trait tant l’autodérision est constante, et le style brillant.
Paradoxalement le Japon de Thomas B. Reverdy, lors de leur rencontre croisée, paraissait presque étriqué ! Si lointain qu’il ne permet pas au personnage d’y pénétrer vraiment, jusqu’au terme de son périple, sur les rives dévastées par le tsunami. Reverdy s’anime lorsqu’il parle des Évaporés japonais (lire chronique ici), qui disparaissent pour fuir les dettes ou les mafias, et demeurent des ombres vivantes. Mais son évocation du Japon d’après le traumatisme reste extérieure, loin de l’émotion du roman de Furukawa Hideo par exemple (voir critique ici). C’est autre chose qu’il approche : l’expérience de l’extrême altérité, et de la mémoire littéraire, sur les traces du voyage au Japon de Brautigan.
Soulignons les propos orageux et excessifs de René Fregni évoquant ce qu’il se passe Sous la ville rouge, Marseille ! Emporté par sa faconde habituelle il s’est égaré dans des propos déplacés évoquant la drogue et le banditisme, la saleté, ignorant l’aspect solaire d’un cosmopolitisme unique. Propos déplacés qui ont fait partir de nombreux auditeurs et ont été rappelés le lendemain par François Beaune qui aurait souhaité en discuter avec lui…

Fantasmer l’espace
Au cours d’un dialogue passionnant, Yannick Haenel et Philippe Vasset ont rappelé le lien qui se tisse entre lire, écrire et marcher. Tous deux arpentent Paris. En exergue à ses Renards pâles, Haenel a placé la phrase de Walter Benjamin «vaincre le capitalisme par la marche à pied» ; un programme auquel il adhère car «marcher aujourd’hui dans Paris, c’est continuer à piétiner ce qu’on a voulu occulter.» De fait, le XXe arrondissement de la capitale lui apparaît comme un lieu très chargé (des Communards ont été mis à mort au Père-Lachaise) ; c’est donc logiquement dans un bar de Belleville que la première apparition du renard pâle aura lieu.
Le narrateur de La conjuration, dont Vasset reconnaît qu’il lui ressemble beaucoup, est lui en quête d’«un lieu hors de l’espace urbain balisé», comme le sont les zones noires, celles qui sont floutées sur les plans. Un lieu qui renvoie à des lectures, un «écran à fantasmes». Le Paris de leurs romans est donc une ville palimpseste, pleine des échos d’ailleurs spatio-temporels, comme l’est le Louveplaine de Cloé Korman (voir ici).

Les lieux que mettent en scène Marie Darrieussecq et Céline Minard apparaissent également comme des espaces fantasmés, nourris de rêves, de lectures et de films. La Solange de Darrieussecq est un peu son alter ego ; et si elle l’expédie en Californie dans Il faut beaucoup aimer les hommes (lire chronique ici), c’est parce qu’elle-même rêvait d’Amérique quand elle était ado. Et puis dans Solange, on entend Los Angeles. Hollywood, l’Afrique, Darrieussecq fait voyager son héroïne. Une façon pour elle de jouer avec les clichés que ces noms véhiculent, et de les démonter. Comme elle démonte le mécanisme de la passion qu’elle qualifie d’ailleurs de «lieu inhabitable». Dans son huitième roman, Faillir être flingué, Céline Minard arpente l’espace mythique de la plaine américaine, au gré de la déambulation de divers personnages en quête d’un endroit où s’installer (lire critique ici). Et si elle rappelle sa dette envers Fenimore Cooper et les westerns américains, elle affirme aussi sa volonté de reprendre le genre pour le «réactiver», sans en faire un pastiche, en jouant sur l’écart. De retravailler le mythe de l’Ouest, en écrivant un «roman à la frontière, avant que le monde bascule».

Regarder l’autre
Florence Seyvos raconte sa quête de Buster Keaton à Hollywood, pour extraire des traces biographiques les analogies avec son frère Henri, handicapé. Pour dire avec une pudeur à la fois tendre et douloureuse, la difficulté d’aimer un être inadapté, de savoir quel soutien lui apporter sans intrusion, quelles bêtises accepter sans colère. Les analogies entre Buster et Henri sont toutes de tristesse, de brisures imposées, d’abandons et de reniements. D’une voix timide qui oblige à tendre l’oreille, avec son amie Noémie Lvovsky, l’auteur scénariste a lu son Garçon incassable comme un murmure intérieur. Le contraire du cinéma.
Le Don du passeur de Belinda Cannone parle aussi d’un être inadapté : son père. Socialement étrange, différent, sans qu’on comprenne exactement en quoi, pourquoi il reste à côté du monde. Visiblement très émue pendant la rencontre, elle a parlé finement de la forme de son récit -en cercles d’approches-, un portrait plutôt qu’une biographie, qui transforme une personne «qui n’est personne» en personnage… Mais elle s’est un peu mise en retrait lorsqu’il fut question de sa fragilité, de sa porosité au monde qu’elle nomme idiotie dans son récit, innocence parfois, affirmant durement qu’il a raté sa vie, qu’il est violent de vivre avec un être si fragile, mais qu’il lui a transmis les affects qui l’ont façonnée…

Lieux artificiels
Alain Veinstein, quant à lui, nous propulse dans l’ère de Twitter. Asticoté par sa fille, l’auteur s’est créé un compte. Pas très à l’aise dans l’espace social il a observé la contrainte des Cent quarante  signes en la détournant pour «essayer de faire de la littérature avec ça, des coqs à l’âne…», les blancs jouant le rôle des silences radiophoniques ; n’oublions pas que Veinstein anime des émissions littéraires sur France Culture. Il dit s’amuser à jouer sur le temps par l’immédiateté de l’écriture.
D’autres se regardent et se racontent dans des premiers romans. Si l’on est terrifié par la précipitation dans le néant de Boris Razon et le récit dans Palladium de ses hallucinations dûes au Fentanyl, médicament au pouvoir analgésique quatre-vingt fois supérieur à celui de la morphine, c’est parce qu’on imagine ses douleurs, sa détresse absolue et celle de ses proches suite à une terrible maladie qui terrasse durant des mois sans certitude de guérison. On se sent beaucoup moins concerné par le récit de la tentative de sortie de l’addiction au Produit de Kevin Orr.

FRED ROBERT, AGNES FRESCHEL et CHRIS BOURGUE

Octobre 2013

 

Mots en musique
Dandy décontracté, musicien lettré, Bertrand Belin avait choisi pour cette édition 2013 de rendre hommage au poète Christophe Tarkos, disparu en 2004. Pas vraiment étonnant. La recherche d’une parole autre, faite de rumination, le travail toujours recommencé sur la «pâte-mot», la fabrication concrète, charnelle, d’une poésie écrite pour être dite ne pouvait que parler à l’amoureux des mots qu’est Belin. Bouleversé par le recueil Caisses (POL 1998), il en a offert, avec son air de ne pas y toucher, quelques extraits puissants, qu’il a mêlés à ses textes mi-parlés mi-chantés, certains issus de Parcs, son dernier album. Une performance émouvante et drôle, éclairée discrètement ou brutalement par sa guitare électrique.
Le concert de Joseph D’Anvers balada dans un Los Angeles de clichés, un road movie qui laissait le public très extérieur. En revanche la présentation de son dernier roman par Arnaud Cathrine, entrecoupé des solos de guitare de son complice Florent Marchet et de chansons en duo, a créé un climat intimiste séduisant. Les premières pages du retour dans la bourgade normande de l’enfance du narrateur réveillent ses souvenirs d’adolescence et provoquent des interrogations : Je ne retrouve personne.
FRED ROBERT et CHRIS BOURGUE

Traduire
Peu de littérature étrangère cette année à Manosque, mais la rencontre avec Elias Khoury et sa traductrice fidèle Rania Samara affirma l’importance du traducteur «meilleur lecteur de l’œuvre» selon l’écrivain libanais. Comment rendre la forme grammaticale du «duel» quand le français ne possède que le singulier et le pluriel ? Être deux, c’est aussi être dédoublé dans la poésie islamique… Comment traduire le trouble, le «tremblé», des nombreux mots polysémiques ? Quant aux temps, comment déjouer la simplicité de l’Arabe, qui ne possède que l’accompli et l’inaccompli, dans la langue française qui jongle avec des nuances complexes de passés ? «Elias Khoury écrit des récits enchâssés, parfois il m’arrive de devoir reprendre la traduction du début pour que la subtilité de leurs rapports apparaissent…» Elias Khoury conclut en disant que l’écrivain est lui-même un traducteur, et que bien sûr un livre traduit «perd» par rapport à l’original. 40 % avança-t-il. Mais il ajouta : «Si un livre ne supporte pas la perte de ces 40 %, c’est qu’il ne vaut pas la peine d’être traduit !»
AGNES FRESCHEL

Jouer le soir
À Manosque, à 20h30, on se retrouve dans la grande salle de Jean le Bleu, pour des propositions plus théâtrales. Ainsi Jacques Gamblin nous a fait découvrir un Charles Bukowski loin des Contes de la folie ordinaire, ou du Journal d’un vieux dégueulasse. Dans sa Correspondance, il livre des souvenirs déchirants de son enfance maltraitée, des considérations sur le travail ouvrier, et le long poème qui conclut le spectacle est sublime. L’acteur, extraordinaire, porte ses mots comme si la douleur était la sienne, et même les considérations sur les femmes passent mieux…
La lecture de la Correspondance de Robert Walser par Micha Lescot est moins convaincante. Mal choisies, banales, ses lettres ne nous disent que son attrait morbide pour la soumission, parfois drôle, souvent pitoyable… Mis en scène à trois voix, Heureux les heureux de Yasmina Reza offre un véritable spectacle. Des dix-huit personnages de son roman choral elle a gardé cinq récits : Edouard Baer brosse une scène de drague entre deux sexagénaires juifs avec une grande drôlerie, et Josiane Stoléru incarne avec beaucoup d’émotion une mère qui voit son fils se prendre pour Céline Dion. Les histoires de couples sont quant à elles plus conventionnelles…
Le dialogue de Charlotte Rampling restituant la parole de Sylvia Plath, poète américaine suicidée à l’âge de 30 ans, et de Sonia Wieder-Atherton au violoncelle interprétant les Suites 2 et 3 de Benjamin Britten a créé un moment de suspension qui touchait au sacré. L’instrument et la voix se passaient le relais et se mêlaient parfaitement, les coups d’archet se faisant l’écho des consonnes mises en valeur par la diction parfaite de la comédienne.
AGNES FRESCHEL ET CHRIS BOURGUE

Découverte
Les amis de Giono ont offert la lecture de l’échange inattendu de trente lettres entre Henry Miller et Giono de 1945 à 1951, retrouvées il y a à peine 2 ou 3 ans. On est surpris de découvrir l’admiration totale de Miller pour ce français dont il aimait tout et regrettait que les américains n’y comprennent rien. Miller admire tout autant Que ma joie demeure que la traduction de Moby-Dick. L’échange entre les comédiens Jean-Christophe Quenon et Philippe Lardaud a été un moment de pur bonheur.
CHRIS BOURGUE

Les Correspondances de Manosque ont eu lieu du 25 au 29 septembre

Photo : Correspondances de Manosque 2013 © François-Xavier Emery et Marie Darrieussecq-Correspondances 2013 © Chris Bourgue