Vu par ZibelineExpositions Yohanne Lamoulère, Bettina Rheims et Arnaud Théval à la Friche

Les yeux dans les yeux

• 25 octobre 2019⇒23 février 2020, 26 octobre 2019⇒8 décembre 2019 •
Expositions Yohanne Lamoulère, Bettina Rheims et Arnaud Théval à la Friche - Zibeline

Habituée à être derrière l’objectif, Yohanne Lamoulère se retrouve en pleine lumière pour cause de productivité débordante et de l’actualité de Marseille qui lui colle à la peau. Ses images sont partout : sur la couverture du dernier livre de Philippe Pujol paru au Seuil, La Chute du monstre  ; dans les espaces du nouveau ZEF dont elle est partie prenante en tant que membre de La Bande ; et enfin, sur les murs de la Salle des machines à La Friche la Belle de mai comme invitée d’honneur du festival Photo Marseille. Là, son inscription dans la réalité du territoire méditerranéen, et plus particulièrement marseillais, ne laisse aucun doute : si elle déclare « Ceci est une fiction », il n’empêche, ses photos sont nées suite à l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne et d’un profond sentiment de colère. Mais que faire, justement, de cette colère… si ce n’est des images ? « J’ai eu l’impression que c’était une espèce de purge. Cela ne ressemble en rien à mes anciennes séries. Je n’ai pas travaillé avec parcimonie, il y a eu beaucoup de ratés… C’était ma manière de transposer ma colère, d’en sortir, de faire vivre la ville dans laquelle je vis et questionner le rapport que j’entretiens avec elle ». Le titre même de l’exposition Manger tes yeux – Ici ment la ville évoque ce point d’équilibre fragile qu’elle recherche, qu’elle effleure dans la pellicule et atteint, in fine, par sa bienveillance indéboulonnable. Des Aygalades aux Salins de Giraud, de Saint-Mauront à Nîmes, Yohanne Lamoulère fait tomber les barrières et apparaître sur la pellicule une multitude de visages, certains à découvert car des relations de proximité se sont nouées depuis longtemps (Faux bourgs, éd. Le Bec en l’air, 2018), d’autres masqués car ils sont détenus dans les prisons des Baumettes et du Pontet. Toujours en quête de dialogue, même face à l’impossible, elle y faisait « rentrer les photos des filles chez les garçons, ou inversement, ce qui leur permettait de communiquer ». Quand on lui demande pour qui elle fait ces photos, Yohanne Lamoulère hésite, et répond : « C’est justement la question que je me pose ». Et d’ajouter doucement : « Même s’ils sont brefs, les rapports sont forts ».

D’une prison l’autre

Toujours à La Friche, Prison miroir propose deux expositions. Détenues de Bettina Rheims, plus connue comme photographe portraitiste des actrices et des stars que des femmes incarcérées. 48 portraits réalisés en 2014 au sein de quatre établissements pénitentiaires français dans lesquels Betthina Reims et son équipe ont reconstitué un mini studio : murs blancs, une heure de préparation, un entretien individuel, et la photo surgit. Avec elle, plus intéressants encore, des fragments de paroles libérées et d’histoires racontées aux oreilles de l’artiste : « Je lui dis : “On s’est déjà vues, tu te souviens ?” Elle répond que non, pas du tout “Mais j’étais sous médicaments. De toute façon, ici, j’en prends plein. C’est moi qui les demande, je peux avoir tout ce que je veux. Je me débrouille pour être stone tout le temps, les jours passent plus vite” ». Et Un œil sur le dos d’Arnaud Théval qui a déjà conçu La prison et l’idiot sur les prisons du 19e siècle et Le tigre et le papillon au cœur de l’École nationale d’administration pénitentiaire à Agen. Un corpus de photographies qui prennent à rebours les stéréotypes (cellules, surveillants, rapports force-fragilité, intimité) et permettent au spectateur de s’interroger sur son approche personnelle de la prison.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Novembre 2019

Yohanne Lamoulère : Manger tes yeux – Ici ment la ville
jusqu’au 8 décembre
Friche de la Belle de Mai, Salle des machines, Marseille
photo-marseille.com

Prison miroir
jusqu’au 23 février
La Friche la Belle de Mai, La Tour panorama, Marseille
lafriche.org

Photo :  Manger tes yeux, ici ment la ville, Gravats © Yohanne Lamoulère

La Friche
41 rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 95
http://www.lafriche.org/