« Cet amour », nouveau roman de Yasmine Khlat aux éditions Elyzad

Les voix humaines

« Cet amour », nouveau roman de Yasmine Khlat aux éditions Elyzad - Zibeline

Ce nouveau roman de Yasmine Khlat, Cet amour, débute étrangement comme un roman-photo, « elle est seule, très dépressive. C’est la fin du jour et elle a peur de la nuit qui monte »… Heureusement, on a déjà aimé Égypte 51, aussi on n’arrête pas la lecture tout de suite, même si l’on a été tenté. Et peu à peu on se laisse happer par le rythme singulier des phrases, d’émotions suggérées dont on ne connaît pas la cause. Le personnage féminin qui ouvre le récit est seul, en proie à d’obscures détresses -elle souffre de « tocs » (craignant une inondation, elle ne cesse de refermer les robinets de son petit appartement parisien dont elle n’ose plus sortir). Elle (on saura plus tard qu’elle se nomme Irène Kali), appelle au téléphone le docteur Rossi, un psychiatre entendu à la radio. Il s’agit d’abord de le convaincre d’écouter, de rester au bout du fil, ne pas rompre, ou repousser le récit qui veut se dire. En se tissant, les mots éloignent les pensées suicidaires, ramènent à la vie grâce à l’évocation du passé que la mémoire, alors vagabonde, livre dans ses désordres entre moments heureux et tragédies. C’est parce que l’autre écoute que la trame prend forme, s’adosse aux intonations des voix, points d’appui tangibles des réminiscences. « Seule votre voix me ramène aux clairières innocentes de l’enfance »…

Une géographie se dessine, l’histoire avec un grand H s’immisce au cœur des existences, les bouleverse. Nino, frère aîné d’Irène, a été enlevé durant la guerre civile libanaise. L’enfance se brise là, à dix-sept ans. Il y a ensuite l’exil, le remords de ne pas avoir pu sauver son frère, les dépressions, les médicaments, la tentation du suicide… tandis que le docteur, pris d’un court malaise évoque la mort de son propre fils à l’armée. Entre les deux, la patiente et le médecin, les images s’esquissent, les échos se multiplient. Le praticien encourage Irène à coucher sur le papier ses pensées, ses souvenirs, ses peurs présentes. La référence à Etty Hillesum est soulignée, un parallèle s’impose entre l’auteure juive, déportée à Westerbork puis à Auschwitz, et Irène, fervente catholique, presque jusqu’au mysticisme, qui écrit aussi ; les deux femmes ont suivi une thérapie, et leurs écrits sont de vibrants témoignages : « Je pense aux propos d’Etty Hillesum sur la haine. Elle dit, dans son journal je crois, que le moindre atome de haine rend le monde plus inhospitalier encore ». Il est cependant question d’amour ici, celui amorcé par le « habibi » prononcé par le docteur, celui, christique, qui cherche à sauver, et son absence qui rend les guerres possibles.  

Tout ne se passe pas au téléphone, on suit Irène dans sa solitude et ses réflexions, ses retrouvailles avec Nadim, un ami qui lui interdit de rappeler le docteur Rossi, car il est israélien, et elle libanaise. Or la loi libanaise interdit à tout libanais de parler et d’être en contact avec un citoyen israélien. Le dialogue entre Irène et le docteur Rossi, uniquement téléphonique pourtant, prend alors une dimension symbolique de révolte puissante et salvatrice, transgression revendicatrice de paix au Proche-Orient. Les symboles jalonnent le texte qui inlassablement ressasse les faits, les angoisses mortifères, et se laisse parfois emporter dans des mouvements de pure poésie. « L’océan a mélangé tous ses bleus jusqu’à mugir au bord du noir »…

MARYVONNE COLOMBANI
Juin 2020

Cet amour
Yasmine Khlat
éditions Elyzad