La Danse de l’ours : Marie Bovo et son espace entrechoqué

Les traversées photographiques de Marie BovoVu par Zibeline

La Danse de l’ours : Marie Bovo et son espace entrechoqué - Zibeline

On entre dans la fosse au son du cliquetis des chaines et du balancement désespéré d’un ours emprisonné dans une cage à Mychkine, en Russie. L’image est violente, le temps de la vidéo Prédateur, 12’30’’, une éternité. Bienvenue dans un monde qui ne dit pas sa barbarie, qui en gomme les reliefs, laissant seules quelques traces à la surface… pour peu qu’on les distingue et qu’on y fasse cas. Comme Marie Bovo qui promène son appareil photo et sa caméra vidéo dans des «espaces entrechoqués» selon la formule du commissaire de La Danse de l’ours. Son terrain d’observation est vaste et, si l’exposition se concentre sur 6 séries et 1 vidéo (Porte d’Aix, 2011-2014), son ampleur saute aux yeux, démultipliée par le volume des espaces. Dans la salle aux quatre colonnes, la série Alger (150 x 120, 2013) reprend le thème classique de la fenêtre ouverte chère à Matisse et Dufy. Sauf que la sérénité attendue est contrecarrée par l’anachronisme entre vue intérieure/extérieure, splendeur des mosaïques/murs délabrés, lumière artificielle/naturelle, silence de l’intime/bruits de la rue. Marie Bovo nous place dans la situation du voyeur de passage qui déplace son regard depuis l’intérieur de l’appartement jusqu’à la rue, et, par ricochet, sur l’appartement d’en face ! Le même cadrage au cordeau, et cette sensation d’immobilisme parcouru par une tension permanente, habite la série Jours blancs (130 x 160, 2012) aux horizons incertains, aux couleurs nuancées jusqu’à l’effacement des zones de frottement. Le regard se noie dans cette frontière poreuse entre le sable, le ciel et la mer, quand l’accrochage nous invite à «entrer» dans l’œuvre. Sensation physique décuplée avec Cours intérieures (152 x 120, 2013) que l’on expérimente la tête renversée, dans la même situation que la prise photographique : le corps bascule en arrière pour apercevoir les trouées de ciel bleu, gris, noir, irréel, inaccessible. Ce sont pourtant les cours des immeubles de Marseille, si proches… Marie Bovo parvient à nous déstabiliser en dépit de la familiarité des sujets par l’expérience physique que ses photographies provoquent, leur fausse plénitude enveloppant une réalité terrible. Comme celle qui fuite au Plateau 2, là où deux séries s’entrechoquent : La voie de chemin de fer (142,5 x 180, 2012) et Grisailles (130 x 165, 2010). Dans ce lieu d’errances et de déshérences, des restes de vies qui n’ont pas de nom, pas de visage : bric-à-brac d’objets, de traces, d’indices étouffés par la nuit qui jette son ombre sur eux. Entre ce paysage naturel à la force obscure et les vestiges architecturaux inhabités, aux motifs et aux ornements délabrés, la lumière se métamorphose. Elle nous dit la vie qui palpite encore et la vie qui s’est envolée au fil de câbles qui pendouillent, d’ouvertures occultées, de moulures effritées. Le face à face est oppressant. On sait que l’ours qui danse ne se délivrera jamais de ses barreaux, à moins que…
MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Avril 2015

La Danse de l’ours
du 21 mars au 13 juin
Frac Paca, Marseille
04 91 90 30 47
www.fracpaca.org

Photo : Grisaille-221-2010-tirage-ilfochrome-130-x-1615-cm-©-Marie-Bovo-Courtesy-de-lartiste-et-de-la-galerie-Kamel-Mennour-Paris

Lire ici l’interview donnée par Marie Bovo à Zibeline le soir du vernissage.