Les Suds réconcilient le mondeVu par Zibeline

 - Zibeline

Atine, Piers Faccini et De la Crau ont irradié les premiers jours de la 26e édition des Suds à Arles.

En ouverture des Suds, dans la cour du sobre et majestueux Château de Tarascon, la prose de l’historien médiéviste Patrick Boucheron invite au Contretemps. Une lecture musicale accompagnée par la guitare de Bruno Allary et les flûtes kaval d’Isabelle Courroy, tous deux piliers de la Compagnie Rassegna. L’éloquent professeur au Collège de France nous emmène, au détour de textes emblématiques, dans l’âge d’or des troubadours et trobairitz. Balayant quelques idées reçues, la poésie, le rock planant et le souffle oblique et onirique de l’instrument balkanique instaurent un dialogue hors du temps. La première soirée au Théâtre antique aborde les musiques du monde dans leur dimension festive. Ladaniva défend une musique hybride, étoffant la tradition chantée d’Arménie de rythmes glanés au gré de son nomadisme musical. Si la voix de Jacqueline Baghdasaryan charme par son timbre mélancolique, l’ensemble gagnerait en grâce en se recentrant sur son esthétique originelle. Opposante assumée au président Bolsonaro, Flavia Coelho a bien mûri depuis ses débuts en France. Entourée d’un simple binôme claviers-percussions, la pétulante cariocaise installée à Paris mène un show explosif qui n’a rien à envier aux stars anglo-saxonnes. Plutôt inattendu aux Suds, mais quand la musique populaire est offerte avec autant de générosité, pourquoi s’en priver ? C’est souvent dans d’autres sites et à d’autres horaires que le festival décèle ses pépites, émergentes ou plus savantes. À l’image de Mandy Lerouge ou Oriane Lacaille, revisitant respectivement les répertoires nord-argentins et réunionnais.

L’une des plus belles images du festival restera les parapluies portés spontanément par des spectateurs au-dessus des membres du groupe Atine quand des gouttes ont menacé la poursuite de leur magnifique prestation. Les cinq musiciennes venues d’Iran, de France et de Palestine construisent un répertoire délicatement puisé dans la musique classique persane. De longues introductions instrumentales, des ornementations vocales et mélismes enivrants, une viole de gambe, un târ et un qanun conversant pour un concert ovationné. Programmé pour la sixième fois au festival, Piers Faccini prouve à nouveau son talent d’enchanteur. Illuminée par les frères ZiadMalik au guembri et mandole, Karim aux percussions- et agrémentée par les chœurs féminins de la violoniste alto Séverine Morfin et sa complice violoncelliste Juliette Serrad, la voix blues de Faccini transmet un flot continu d’émotions. Qu’elle s’aventure en transe folk, s’évade en envolées orientales ou flâne dans les rythmes traditionnels du Sud de l’Italie. Dans un tout autre registre, l’intensité poétique et hypnotique du post rock tellurique et révolté du groupe marseillais De la Crau a remporté tous les suffrages. À tout juste cinquante ans, Sam Karpienia confirme qu’il est l’un des plus grands artistes de sa génération par sa capacité à innover. Le musicien à la voix inaltérable, comme sortie des entrailles du monde ouvrier, le percussionniste batteur à la rage maîtrisée Thomas Lippens et le contrebassiste inégalable Manu Reymond ont offert un set extatique, à la coloration punk autant que gitane ou arabe. Un concert qui, on le souhaite vivement, aura mis le trio en orbite et pour longtemps.

LUDOVIC TOMAS
Juillet 2021

Les Suds à Arles ont eu lieu du 12 au 18 juillet, dans plusieurs lieux de la ville.

Photo Piers Faccini © Florent Gardin