Critique: Les Suds... très au sud !
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Vu par Zibeline

Les Suds... très au sud !

Les Suds chamboulent la planète

Les Suds... très au sud ! - Zibeline

Il n’y a peut-être pas eu la même magie que dix ans plus tôt. Lorsque le trio de oudistes Samir, Wissam et Adnan Joubran accompagnait le dernier récital en public de Mahmoud Darwich, dont la version française était assurée par l’acteur Didier Sandre. À l’époque, Françoise Nyssen dirigeait la maison qui édite le grand poète palestinien. Cette fois, elle est ministre de la Culture. Et accueillie comme telle par ses amis arlésiens. Mais la soirée n’est pas politique. D’ailleurs, Pascal Bussy, directeur du Calif (Club action des labels et des disquaires indépendants français) et présentateur de la soirée, l’a très finement rappelé : « Pas de revendications dans la musique du Trio Joubran ». Dans les gradins, l’infatigable ambassadrice honoraire palestinienne, Leïla Shahid, a dû bien rigoler… En mars dernier, ses amis, les frères Joubran, répondaient à la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald Trump avec un morceau en collaboration avec Roger Waters, membre fondateur de Pink Floyd. La musique du trio n’a pas de mots, mais leur instrument fétiche est un porte-voix. On ne peut pas véritablement parler de virtuosité. C’est davantage leur rapport charnel mis en scène au oud, en lieu et place d’une approche savante, qui constitue une partie de leur talent. Cette fraternelle complicité, dans les envolées autant que dans les silences, touche le public. Leur conjugaison d’une pratique traditionnellement solitaire invite à la communion. Leur reprise du Concierto de Aranjuez n’est certes pas très heureuse. Et si leurs expressions semblent parfois surjouées, elles ne font finalement que transcrire en émotions le quotidien d’un peuple colonisé. À plusieurs reprises, la voix de Darwich s’invite entre les notes. Une partition à elle seule. Pour les plus exigeants, le meilleur du trio est, depuis toujours, son quatrième mousquetaire, le percussionniste Youssef Hbeisch, indispensable liant et releveur de goût.

Il n’y a jamais de hasard dans la programmation des Suds à Arles. Nous quittons le Théâtre antique pour rejoindre un patrimoine contemporain, une friche de la SNCF reprise en main par la Fondation Luma. Nous restons pour autant en Palestine. Et, plus largement, au Moyen-Orient, avec 47Soul (1947 est la dernière année où il a été possible de circuler librement en Palestine). Même s’ils vivent aujourd’hui à Londres, ces quatre garçons dans le vent de la diaspora musicale palestinienne sont sortis de leur carrières solo pour inventer le concept de « shamstep ». Sur scène, ils révolutionnent le dbake, danse et musique populaires liées aux cérémonies de mariage, en en proposant une version vitaminée à l’électro, au rock, ragga et dubstep. Le mijwez synthétisé, originellement un instrument à vent à double hanche et au son perçant, accompagne percussions et tabla. On se souvient sur cette même scène et quelques années plus tôt, d’Omar Souleyman, précurseur du mariage entre dbake et électro. Là où leur aîné est plus kitsch dans la musique en même temps que plus austère dans son personnage, les 47Soul offrent une prestation énergique et joviale tout en dénonçant la situation politique dans leur terre d’origine.

Les Colombiens de Puerto Candelaria sont aussi, à leur manière, les porte-voix des évolutions et de l’ébullition impulsées par les jeunes générations de leur pays. Si le festival a programmé le groupe sans doute bien avant le résultat surprenant du candidat progressiste au second tour de l’élection présidentielle, ces six musiciens reflètent un état d’esprit prégnant sur la scène alternative latino-américaine : la volonté d’intervenir pour transformer l’avenir. Cumbia underground, ska glamour, refrains délirants, autodérision chorégraphique, leur prestation scénique décalée n’affiche pas de limites.

Le jour de la fête nationale est celui que le festival a paré aux couleurs de l’amour, en coproduction avec Marseille-Provence 2018. Tout un symbole en cette veille de communion footballistique. C’est dans une longue robe lie de vin que Rosemary Standley a présenté son spectacle Love I Obey. La voix si particulière de la chanteuse franco-américaine de Moriarty est accompagnée par l’ensemble de Bruno Helstroffer pour une expérience singulière : interpréter des ballades du XVIIe siècle venues d’Angleterre, d’Écosse ou d’Irlande, mais aussi américaines, plus récentes, puisées dans la culture folk en les réarrangeant à la mode baroque. Théorbe (luth au long manche créé en Italie au XVIe siècle), guitare, viole de gambe, clavecin rendent légères des histoires d’amour parfois tragiques comme l’exécution d’Anne Boleyn, épouse du roi Henri VIII, condamnée faute d’avoir pu donner un héritier mâle à la couronne d’Angleterre. Une proposition hors du temps au verdict sans appel : standing ovation pour Rosemary et ses amis.

Incursion dans les musiques actuelles avec deux formations françaises décapantes en clôture des longues nuits musicales du festival : Yom & the Wonder Rabbis, puis Cannibale. Yom est un de ces artistes dont les Suds suivent l’évolution et qu’ils invitent régulièrement à présenter son dernier projet. Se crée ainsi quelque chose de familier et d’affectif avec certains d’entre eux. C’est le cas avec ce clarinettiste compositeur qui détricote le canevas de la musique klezmer. Dans le décor post-industriel du parc des ateliers, Yom, tel un super héros sous une cape en cuir noir, est le pilote d’un voyage intergalactique, à fortes secousses rythmiques électro, rock, psychédéliques… Yom et ses musiciens semblent nous conter une histoire à rebondissements dans laquelle la clarinette serait un indicateur d’émotions, avec ces moments de joie, de spiritualité jusqu’au chaos.

Avec un nom pareil, on aurait pu s’attendre à une musique de sauvages. Mais Cannibale n’en a plus l’âge. Si le groupe n’a que deux ans, ses membres, la quarantaine passée, ont eu le temps de murir dans d’autres aventures musicales sans succès. La version scénique de leur album No Mercy for Love dégage des sonorités entre rock et tropiques. Un peu de cumbia, de rock garage, d’afrobeat et de rythmes caribéens, le tout dans une obscurité moite qui incite à déraper. Nicolas Camus (voix), Manuel Laisne (guitare), Cyril Maudelonde (batterie), Antoine Simoni (basse) et Gaspard Macé (claviers) en deviennent à croquer.

LUDOVIC TOMAS
Juillet 2018

La 23e édition des Suds à Arles a eu lieu du 9 au 15 juillet

Photo : Love I Obey c Julie Moulier