Une vie étincelante d’Irmgard Keun aux éditions du Typhon

Les perdants magnifiquesLu par Zibeline

Une vie étincelante d’Irmgard Keun aux éditions du Typhon - Zibeline

Une vie étincelante (Das kunstseidene Mädchen, publié en français sous le titre La jeune fille en soie artificielle en 1934) d’Irmgard Keun trouve un nouveau souffle dans la belle réédition que lui offrent les éditions du Typhon. Ce roman publié en 1932 suit Doris, « une jeune fille de dix-huit ans », à travers le récit qu’elle fait d’elle-même. Pas de journal intime, non, ce serait « ridicule » affirme-t-elle pour elle qui « est dans le coup », mais, dans une mise en scène de soi où elle campe son personnage en train d’écrire (en chemise de nuit, c’est plus beau qu’en manteau malgré le froid !), elle se lance dans la rédaction d’une « sorte de film parce que [sa] vie est comme ça et qu’elle le sera encore davantage », grâce à cette transcription. Le saut dans l’écriture est décrit comme une révélation, un éblouissement : « il s’est passé en moi quelque chose d’extraordinaire ». Écrire pour soi c’est aussi un espace fantastique de liberté : « ça me fera du bien, pour une fois, d’écrire pour moi sans virgules et en bon allemand -pas aussi apprêté qu’au bureau ».

Tout un monde se dessine, tracé d’une plume qui sait caricaturer avec espièglerie, trouve le détail qui donne un relief, saisit sur le vif les situations sociales ainsi que celle de l’Allemagne de ces années 30 alors que les premières traces du nazisme s’inscrivent : la misère augmente, mais le champagne coule à flots. Doris multiplie les aventures sans état d’âme, elle perd son emploi après avoir remis à sa place son patron. Elle fera du théâtre, fuira à Berlin… errances, pauvreté, faim… Pas de prince charmant au menu, l’eau de rose s’évapore bien vite et la gouaille sauve du désespoir. Sous sa plume les conventions s’étiolent. La verdeur du langage, l’aplomb naïf, un immoralisme que l’on pourrait qualifier d’innocent, accordent au livre un caractère alerte où l’on jubile aux bons mots de l’héroïne, à ses rapprochements incongrus, à sa capacité à entremêler présent et passé pour les éclairer l’un l’autre. Le texte est un miroir dans lequel elle se regarde comme dans les grandes glaces d’un café berlinois, lorsqu’elle a réussi à se payer une jolie robe. Certes, elle a tous les a priori de son temps, mais sa seule arme pour exister en tant que femme et libre c’est son humour et son inextinguible appétit de vivre. Étincelant !

MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2021

Une vie étincelante
Irmgard Keun
Traduction de l’allemand par Dominique Autrand
Éditions du Typhon, collection Après la tempête. 19 €