Vu par Zibeline

"Les Oiseaux de passage" de Cristina Gallego et Ciro Guerra, en salle le 10 avril

Les oiseaux de passage

Déployée sur deux décennies, la fresque des réalisateurs de L’Etreinte du serpent scrute les retombées du trafic de drogue sur la tribu amérindienne des Wayuu.

Belle idée que de confronter le canevas des films de drogue et cartels à un tel cadre. À des années lumière des montages tapageurs et de la violence esthétisée de mise, la caméra de Cristina Gallego et Ciro Guerra allie à son approche quotidienne, presque documentaire de la vie des Wayuu une gestion du temps et de l’image à la poésie et à l’onirisme certains. L’imagerie nord-américaine est, quant à elle, bel et bien bannie du propos : les oiseaux de passage, ce sont aussi ces trafiquants venus des Etats-Unis pour initier les membres de la tribu à leur commerce.

Par son ampleur, son goût de l’allégorie, cette guerre de clans intimiste frappe fort. Elle met en scène les années de bonanza marimbera qui ont vu, de la fin des années 1960 au milieu des années 1980, naître puis exploser l’économie parallèle du trafic de marijuana puis de cocaïne. Ce désir de faire connaître une histoire que l’on tend à oublier va ici de pair avec celui de donner à voir le peuple Wayuu. Pour lui rendre justice, les réalisateurs ont ainsi employé à la fois des acteurs professionnels – dont la formidable Carmina Martínez, venue du théâtre – et des non-professionnels qui, eux, parlent la langue des Wayuu, que l’on entendra tout au long du film. Ce parti pris courageux paye, et ne fait cependant jamais sombrer le film dans des penchants naturalistes. Les Oiseaux de passage demeure une tragédie, aussi classique et implacable dans le déroulement de ses cinq actes, truffés de trahisons et de représailles, qu’inventive dans sa forme. Un grand film, en somme.

SUZANNE CANESSA
Mars 2019

Les Oiseaux de passage, de Cristina Gallego et Ciro Guerra, sortira le 10 avril (2h05)