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Vu par Zibeline

Le Festival de création du GMEM dessine le corps abstrait de la musique

Les musiques font corps

• 9 mai 2019⇒18 mai 2019 •
Le Festival de création du GMEM dessine le corps abstrait de la musique - Zibeline

Il est des éditions festivalières qui semblent témoigner d’une évolution esthétique. Est-ce la présence de compositrices et musiciennes dans ce festival paritaire pour la première fois ? Est-ce la place faite à la pratique et à l’écoute de tous, doublée de la confrontation au répertoire contemporain des années 90 ? Indéniablement quelque chose a changé en 30 ans de musique dite « contemporaine », changement dont le festival du Centre National de Création Musicale témoigne comme inconsciemment.

Répertoire contemporain

Ainsi La Conférence des oiseaux de Michaël Levinas créée en 1985 apparaît incontestablement datée. Cette « musique contemporaine », tardive d’ailleurs, n’est plus de notre temps, paradoxe d’un mouvement musical qui n’a pas su nommer son esthétique mais a voulu incarner le présent. La musique de Levinas ne manque pas d’intérêt, les répétitions narratives, la bande et le chant sont parfois très beaux (les 8 notes du Chant du rossignol sont une merveille) mais pourquoi réunir le très pointu Ensemble 2E2M pour qu’il ne joue presque pas et mime les oiseaux ? Que la présence des musiciens en tant qu’acteurs plus ou moins malhabiles ait marqué un tournant dans le spectacle musical, c’est certain. Mais personne n’écrirait aujourd’hui une musique mixte avec une part acoustique si congrue. Quand au livret de Levinas écrit à partir du poème persan, la poésie en est arasée au profit du message initiatique et des jeux linguistiques… Toute une époque !

Que l’on peut regarder avec plus de relativité. Le programme proposé par Françoise Rivalland (Cymbalum), Angèle Chemin (soprano) et Vincent Lhermet (accordéon) à la salle Musicatreize se composait de Tingel Tangel d’Aperghis (1990) complété par 3 courtes pièces très récentes. La manière même de jouer la pièce d’Aperghis, à la fois engagée et grotesque, bruitiste et lyrique, la place dans le présent, grâce à une très belle complicité, amusée, des musiciens. Si les Dissections de Mathieu Bonilla, qui évoquent en litanies la découpe des corps et les mots des sorcières, répondent à la pièce d’Aperghis, la création de Sébastien Béranger pour accordéon seul cherche ailleurs, dans une phraséologie simple et comme mélodique, sans changement virtuose de jeux et effet de son. Longue durée de Christopher Trapani, écrite à partir de Voir la mer de Fernand Braudel, mêle comme des vagues la voix enregistrée de la soprano, tissée de sa voix en direct, qui parle et chante, et de l’accordéon qui souffle et plane, donnant un corps au son tangible comme l’air…

Voir les corps jouer

Depuis longtemps Les musiques aiment à donner des corps aux sons, en faisant danser sur les musiques électroniques, en mettant en scène les musiciens, en programmant de la danse, en installant des transats pour l’écoute. Mais cette édition donne à voir d’autres corps, qui font musique. Ceux des enfants d’abord : Les Pupitres de la Cayolle ont magnifiquement donné sens au son : des tout-petits de maternelle agitent ensemble des clochettes et des feuilles de papier, des enfants de primaire jouent les rôles et la musique, 20 petits violonistes suivent la partition simple de Maël Bailly pour raconter un conte écologiste ensemble, peuplé d’abeilles enregistrées dans les calanques, de tempêtes et d’arbres qui bruissent (livret Katell Guillou). Ils font musique ensemble grâce à une partition écrite intelligemment pour des musiciens débutants accompagnés par 3 instrumentistes de CBarré. Un moment intense, où l’exigence de la musique n’excluait pas son partage.

Les corps de Noémi Boutin (violoncelliste et chanteuse) et Mayu Sato (flûtiste et chanteuse) cherchaient également à faire musique et sens par leur incarnation scénique du son. En reprenant des pièces légères, poétiques, incongrues, qu’elles disaient tout en les jouant, comme musiciennes et comme actrices. Une virtuosité tout terrain impressionnante, mais qui paradoxalement faisait regretter de ne pas avoir le temps d’entrer dans une belle et longue pièce, et leur son sublime de virtuose qu’on entendait trop peu…

Entendre les corps d’ailleurs

Aux Galeries Lafayette de Marseille chacun peut aller écouter 5 créations dans les pôles de cabines d’essayage. Il est question, pour le GMEM comme pour la fondation Galerie Lafayette qui lui a passé commande, de surprendre, interroger, faire entendre des sons inhabituels dans ce moment si intime où on essaye des vêtements. Le centre de création a donc demandé à 5 compositrices libanaise, égyptienne, française, grecque et marocaine (Cécile Le Prado, Habiba Effat, Kinda Hassan, Sara Kaddouri, Esthir Lemi) de capter la musique des ports de méditerranée où elles habitent. Récit, voyage ou trajet, carte postale sonore, les pièces singulières et concrètes diffusent dans ce magasin de semi-luxe la musique du commerce et du travail. Une installation permanente, qui va décaler durablement les essayages des accros du shopping !

Agnès Freschel
Mai 2019

Le festival Les Musiques s’est déroulé du 9 au 18 mai à Marseille

Les Escales sont audibles dans les cabines d’essayage des Galeries Lafayette, le Prado, Marseille, depuis le 30 avril

Photo:  Les Pupitres de la Cayolle -c- Pierre Gondard