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Correns goûte le monde par ses musiques au printemps

Les musiques au Printemps

Correns goûte le monde par ses musiques au printemps - Zibeline

Pas de Joutes 2019 à Correns, les restrictions budgétaires drastiques ont eu raison de ce Woodstock de la Provence Verte. Mais l’équipe du Chantier ne se laisse pas abattre et proposait cette année la première édition d’une nouvelle forme, certes, plus restreinte, mais toujours animée d’un même enthousiasme : Printemps du Monde.

« Nous sommes cinq permanents, et pas tous à temps plein et nous arrivons à tenir l’année, avec des concerts, des créations, des résidences, des temps de réflexion, des actions pédagogiques (qui impactent un millier d’élèves chaque année), des rencontres… Le festival est la partie émergée de l’iceberg, la vitrine de tout ce qui est mené au cours de l’année. L’entente entre tous, la compétence, l’énergie de chacun, sont si fortes, qu’il n’est pas besoin de discuter longtemps, chacun sait ce qu’il a à faire et le fait sans qu’il soit nécessaire de contrôler. Une équipe rare ! secondée par des bénévoles extraordinaires », sourit Frank Tenaille, en charge de la programmation artistique, et qui souligne la spécificité du travail du Chantier, qui accompagne les artistes, encourage la création, et se refuse à enfermer les musiques du monde dans le carcan sclérosé d’une tradition moribonde, mais les suit dans leur mouvante et perpétuelle germination. Cet art vivant et sans cesse renouvelé trouve un écrin à Correns et reçoit la reconnaissance des institutions ; en ouverture du concert inaugural du 6 juin, Valérie Gomez-Bassac députée de la 6ème circonscription du Var rendit un vibrant hommage au Chantier et à ses manifestations, soulignant la spécificité de cette association qui maintient un lieu foisonnant de créations dans la ruralité.

Faire de la musique c’est donner du sens

« Il s’agit de mettre du sens, de puiser dans l’humus de ce qui nous constitue. Le travail que le Chantier soutient est celui-là, qui creuse les notions de culture, d’identité, de transmission, de mémoire, mais aussi, celle, essentielle, de création. Cette dernière plonge ses racines profondément et c’est ce qui rend vivante la tradition, l’ancre, lui accorde une signification qui met en résonnance notre lien au monde. » (Frank Tenaille) D’où le choix d’une programmation éclectique à l’image du monde, et toujours pertinente. On retrouvait en parade dans les rues de Correns les enfants des écoles de Saint-Maximin et de Vins sur Caramy présentant leur travail d’ethno-musicologie avec Banda Sagana Totem Tribute (cf article Zibeline 37-38), mise en scène joyeuse, avec les totems imaginés et devenus réels, Taureau aux cornes dorées ou Carapont… une fête déambulatoire à laquelle chacun se rallie comme pour célébrer la naissance de nouveaux mythes ! Le dimanche convoquait des groupes professionnels et amateurs qui travaillent avec talent et passion tel ou tel genre : l’Amérique du Sud apportait sa joie et ses danses avec les artistes de la Cité de la Musique de Marseille, groupe du lundi ou du mardi, sous la houlette de Simon Bolzinger, pour un parcours déjanté de l’Argentine à la Colombie, salsa au programme, dansée par les participants et le public conquis. On passait de l’église à la scène du théâtre de Verdure, glanant un chant polyphonique ici, la Solorma venue de Grenoble, (dirigée par Olivier Pernin), un air contemporain là, Urmas de Marseille sur des compositions d’Urmas Sisask… Le village se peuple de sons, des cornemuses jouent au café de la place de la mairie, les gens se hâtent pour rejoindre une scène… Bonheur des découvertes, du farniente aussi, un petit Éden qui se matérialise…

La Fraternelle la bien nommée

C’est à la Fraternelle que les concerts des soirées étaient donnés. On entendit, entre autres, La Buonasera qui oscille entre chants des campagnes et chants des villes, avec humour et espièglerie, en un spectacle réglé au cordeau (Heidi Kipfer), conçu par Xavier Rebut et Germana Mastropasqua (disciples de la grande Giovanna Marini, tous deux chanteurs-chercheurs-compositeurs), accompagnés avec une inventive efficacité par Anne-Sophie Chamayou (violon), René Villermy (guitare) et Maïeul Clairefond (contrebasse) : la « botte » italienne dans toutes les nuances de ses dialectes, mélodies, rites… Cinq cents ans de savoirs musicaux !

Autre plongée dans la tradition lorsqu’elle se frotte aux formes nouvelles, avec Ishtar Connection dont le jeu se situe entre les mélodies issues de la tradition orientale et les sonorités des musiques actuelles. Les quatre artistes complices, Fawzy Al-Aiedy (chant, oud électrique), Vincent Boniface (accordéon diatonique, cornemuse, clarinette, flûtes), Raphaël Al-Aiedy (basse, arrangements) et Adrien Drums (batterie, électronique), groovent, modalisent, croisent airs de danse et rythmes syncopés, en une recherche où les sons, inattendus, entre des instruments qui ne se côtoient pas d’habitude, prennent de nouvelles épaisseurs.

L’ensemble Samurai, la main en japonais, (Riccardo Tesin, Markku Lepistö, David Munnelly, Simone Bottasso), donne ses lettres de noblesse à l’accordéon, qui se fait percussion, souffle pur, orchestre bondissant, laisse s’envoler un air, le rattrape, le décline, l’orne de contre-points, d’envols inspirés, glisse une tarentelle, un zeste d’humour (Sushi Time), fait son cinéma, Il sogno di Fellini… Chacun livre ses propres compositions, inventives, légères, profondes, bouleversantes…Le groupe est en quasi rupture de Cd à la fin du concert !

En entrée en matière, le festival avait choisi de donner la scène à un géant, Claude Marti, ce « paysan de l’âme » ( selon Gilles Vigneault), poète, essayiste en langue d’Oc, mêlant les mémoires des contrées aragonaises et de Massif Central, engagé dans le combat pour le Larzac (Gardarem Lo Larzac). Accompagné par ses complices depuis quarante ans, Gérard Pansanel (guitare jazz, voix) et Pierre Peyras (contrebasse, voix), il se définit avec eux : « nous sommes des cavaliers sur la steppe », raconte des histoires, la rue des Espagnols, Galilée qui osa décrypter l’univers, le buste de Marx, (Karl), jeune, qui doit être un Saint-Joseph dans quelque couvent… Les chants redessinent des univers, dans lesquels on s’abrite, où l’on boit la couleur de l’azur qui a un goût de liberté infinie. La Méditerranée bat dans les rythmes des rêves et la poésie se love dans l’orbe des mots et des notes.

Autre grande figure de l’Occitanie, Miquèu Montanaro, compositeur, chanteur, multiinstrumentiste (…), s’empare cette fois de l’accordéon diatonique aux côtés de Mòser Àdàm (accordéon-piano), et, s’inspirant de la formule « la vie est un tango », offre un spectacle où le tango de la « balloche » trouve sa place auprès des multiples héritages, entre Occitanie, pays de l’Est, et les compositions de Miquèu Montanaro que ce dernier décompose puis recompose tous les soirs, accordant à l’improvisation les virtuosités de sa liberté. Le tango, musique urbaine de Buenos Aires, né en même temps que le musette à Paris et le rébétiko en Grèce, raconte la vie, évoque un « boxeur sentimental », des amours, des séparations, épouse la poésie de Rafael Alberti… Plus de distance entre musique populaire, savante, traditionnelle, contemporaine, peu importe, l’émotion s’empare de la salle, la beauté n’est plus qu’évidence lumineuse.

MARYVONNE COLOMBANI
Juin 2019

Les Printemps du monde ont été donnés à Correns du 6 au 10 juin.

Photographies : © Eric Champelovier – Novellart-2B


Le Chantier
Centre de Création de Nouvelles Musiques Traditionnelles
Fort Gibron BP24
83570 Correns
04 94 59 56 49
http://www.le-chantier.com/