Les Sœurs de Blackwater, étrange et puissant roman d’Alyson Hagy chez Zulma

Les mots et leurs fantômesLu par Zibeline

Les Sœurs de Blackwater, étrange et puissant roman d’Alyson Hagy chez Zulma - Zibeline

Étrange et puissant roman que celui d’Alyson Hagy, Les sœurs de Blackwater. Nous sommes invités à une plongée dans une Amérique fantasmée, hantée de mythes et de légendes, embrumée d’incertitudes. Les fils de la narration s’emmêlent, brouillent les pistes et les thèmes. Les non-dits ombrent les faits, les pensées, les descriptions, perdent le lecteur, qui se laisse mener dans ces limbes où naissent les légendes et se confondent les mémoires. Elle, personnage principal sans nom, vit seule dans sa ferme, ressasse souvenirs et culpabilités, accueille les « Indésirables » sur ses terres, tandis que fièvres et mercenaires dévastent le pays. Forte de sa capacité à jongler avec les mots, l’héroïne écrit les lettres des autres qui viennent parfois de très loin pour la consulter. L’art de lire et d’écrire a été oublié en ces temps troubles.

Arrive un jour l’énigmatique Monsieur Hendricks qui lui demande une lettre. Il s’agit non seulement de la rédiger, mais de l’apprendre par cœur, puis d’aller la dire au croisement de certaines routes, face à un rocher, pour des personnes censées s’y trouver… Les réminiscences de sa propre vie affluent, rendent confus le présent, tissent un voile d’étrangeté où la réalité se teinte de fantastique, les morts parlent, les divers âges des protagonistes se manifestent. La quête d’une innocence perdue, d’une possible rédemption, conduisent à une marche initiatique et tragique.

Les repères matériels se floutent, la nature devient l’écho des états d’âme, la conscience suit des chemins emplis de sortilèges. Les vengeances, les trahisons, la magie, les incantations, trouvent leurs reflets dans une nature qui offre ses abris et ses pièges. On traverse les eaux de la rivière Blackwater, et c’est comme aller au-delà de soi-même. Dans cet univers dystopique et envoûtant, la littérature fonde le réel, dans ses variations rythmiques, avec des phrases brèves parfois juste nominales qui dissèquent les signes, savent, d’un adjectif, rendre tangible la beauté d’un tronc d’arbre ou la vérité d’un être. La mort allège alors les corps et subsiste seul le rêve d’un silence…

MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2020

Les Sœurs de Blackwater, Alyson Hagy, traduction de l’anglais (États-Unis) David Fauquemberg, éditions Zulma, 21.80€