Retour sur la Table ronde n°1 des Rencontres d'Averroès 2021, "Croire en l'Un?"

Les monothéismes face aux interprétations des LivresVu par Zibeline

Retour sur la Table ronde n°1 des Rencontres d'Averroès 2021,

La 28e édition des Rencontres d’Averroès s’est ouverte le 19 novembre sur l’épineuse définition de l’objet du sacré. Les intervenants de la première table ronde se sont réunis pour questionner la signification de « Croire en l’Un ? ». Face aux multiples interprétations des textes sacrés, l’avenir des religions demeure une interrogation.

Le Grand Théâtre de la Criée fait salle comble pour cette première journée. Le directeur et créateur des rencontres, Thierry Fabre, annonce d’entrée de jeu l’ambition de ces rencontres : « faire longuement rêver ceux qui ordinairement n’ont pas de songes, et plonger dans l’actualité ceux dans l’esprit desquels prévalent les jeux perdus du sommeil » pour reprendre les mots de René Char dans Note sur le maquis[1]. Pour répondre à ce défi, Jean-Christophe Ploquin de La Croix, animateur de la réunion, est entouré de Katell Berthelot, Hela Ouardi, Frédéric Boyer et Guillaume Dye.

La place accordée au Dieu Un

Jean-Christophe Ploquin mesure la tâche qui leur incombe, traiter du dieu Un avec “un U majuscule, écrasant à la mesure d’une vision du divin en un seul être”. Une des clés de compréhension de ces monothéismes étant le rapport essentiel entre la foi et son texte fondateur. C’est cependant ce rapport central que les intervenants interrogent et que Jean-Christophe Ploquin résume : « sont-ce les textes qui nous parlent ou nous qui les faisons parler ? »

Il faut alors interroger la genèse de ces grands textes. Katell Berthelot débute par le plus ancien des monothéismes : le judaïsme. Elle souligne qu’il n’y a pas de rupture nette entre polythéisme et monothéisme. Le judaïsme s’étant peu à peu mué d’une croyance en des divinités multiples en une « monolâtrie », c’est-à-dire le fait de croire en une divinité unique, celle d’Israël mais qui ne niait pas celles des autres. C’est seulement plus tard que se fera la critique des « idolâtries » caractérisant les croyances non juives.

L’islam est ainsi peut-être la seule religion qui, quand elle naît au VIIe siècle, inscrit directement son propos dans l’existence d’un dieu unique créateur. En réponse à une question sur l’apparition historique de l’islam, Hela Ouardi affirme que contrairement à ce que l’on croit, il y avait déjà une diversité religieuse à la Mecque ainsi qu’une multitude de prophètes à l’époque car toute la péninsule était dans une “attente messianique”, celle d’un prophète censé annoncer la fin des temps. L’islam se situe alors à la fois dans ce rapport de continuité et de rupture avec les deux monothéismes précédents.

Les textes en question

Jean-Christophe Ploquin oriente ensuite la discussion sur le processus historique de constitution de ces corpus bibliques, issus d’abord de la tradition orale et aujourd’hui vus comme sacrés.

Pour Katell Berthelot, les bibles sont à considérer comme des bibliothèques, composées de textes écrits par des personnes différentes dans des contextes divers. Il y a eu des luttes, des négociations pour savoir ce qui ferait partie ou non du texte canonique. Frédéric Boyer acquiesce : les quatre évangiles du corpus chrétien se sont écrits sur près d’un siècle à travers des regards différents. Il y a donc un vrai intérêt à aborder ces textes dans une perspective littéraire.

Hela Ouardi dresse un parallèle avec l’islam pour lequel la fixation dans le texte s’est faite au moins deux siècles après la révélation. Guillaume Dye précise en distinguant trois moments clés dans l’élaboration des textes sacrés : celui de l’énonciation, celui de la canonisation, qui résulte d’un phénomène social et politique où l’on décide de fixer le texte et de le diffuser comme parole faisant autorité, et enfin celui où cette canonisation est acceptée par une communauté donnée.

La critique historique des textes sacrés

Guillaume Dye ouvre ensuite le débat sur la critique historique des textes sacrés: “Les historiens étudient le texte comme un document historique afin d’éclairer sur les représentations de la société de l’époque. C’est aussi un outil qui permet de mieux comprendre le texte qui parfois, résiste encore à l’explication.”  Cette méthode fut critiquée à ses débuts, au XIXème siècle, par les plus fervents catholiques qui y voyaient un moyen de détériorer la vie spirituelle et morale. Une lecture conservatrice que partage, encore aujourd’hui, le monde musulman.

Guillaume Dye l’affirme, la première critique du Coran date de 2012 et a été réalisée par des occidentaux. Ce sur quoi rebondit Hela Ouardi, affirmant qu’il existe aujourd’hui une liberté de critique historique du Coran quasiment inexistante dans le monde musulman: « Les seuls esprits qui s’y tentent vivent à l’étranger, ou bien ne l’écrivent pas dans la langue arabe, ou alors quelqu’un leur dit “halte-là!” ». De nombreuses sources anciennes témoignent pourtant de débats du texte sacré au Moyen-Orient, mais uniquement dans les milieux élitistes et savants. Pour Hela Ouardi, la critique historique du Coran n’est pas le propre du monde musulman, lequel demeure suspicieux vis-à-vis des chercheurs occidentaux s’intéressant à la question. L’historienne elle-même affirme avoir été critiquée pour ses études. Sa conclusion « ce serait une révolution copernicienne si le Coran des historiens [ouvrage collectif dirigé par Guillaume Dye en 2019 aux Éditions du Cerf] était traduit en arabe », lui a valu les applaudissements du public. Pour elle, l’enjeu du Coran est à la fois « un enjeu d’écriture et de lecture ».

La parole au public

Cette année encore, le public était au rendez-vous. Parmi les nombreuses questions posées aux intervenants, se trouve celle de la possible cohabitation des trois monothéismes. Pour Katell Berthelot, c’est dans l’interprétation des différents textes sacrés que se joue cette cohabitation: « La vérité historique n’est pas forcément la seule vérité du texte ». Ce que confirme Guillaume Dye en soulignant que le croyant ne lit pas un texte de la même manière qu’un historien. Le religieux y porte de l’affect, une « zone de croyance personnelle » qui constitue elle aussi une vérité légitime. Le travail de l’historien est d’y apporter de la raison: «  Ce travail de mise à distance est aussi important et salutaire ; et plus qu’utile pour concevoir le vivre ensemble. »

CLAIRE FRENTZ & ANAËLLE HEDOUIN
Décembre 2021

[1] Feuillets d’Hypnos,1943 (Gallimard)

Retrouvez ici les retours sur les autres tables rondes des Rencontres d’Averroès 2021 :
Croire en l’Histoire ?
Croire en la vérité ?
Croire en la liberté ?

Ainsi qu’une interview de Guillaume Dye, réalisée par Maëli et Maya, élèves du lycée Saint-Charles, dans le cadre d’un atelier d’éducation à la presse animé par Zibeline autour des Rencontres d’Averroès.

Photo © Marie Michelet

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