Alejandro Jorodowski remplit les salles à Marseille et à La Ciotat

Les miracles d’AlejandroVu par Zibeline

• 4 novembre 2017⇒5 novembre 2017 •
Alejandro Jorodowski remplit les salles à Marseille et à La Ciotat - Zibeline

Alejandro Jodorowski en triplex à l’Alcazar, c’était ce samedi 4 novembre ! La jauge de la salle initialement prévue pour la rencontre avec ce réalisateur-scénariste de bandes dessinées-mime-performeur-musicien-acteur-metteur en scène-écrivain-poète… et on en oublie, s’étant révélée insuffisante.

Jodorowski dialoguant avec le critique Philippe Rouyer : l’événement, organisé en partenariat avec Cinépage, par Cinéhorizontes se donnait comme un prélude à la 16e édition du Festival du cinéma espagnol de Marseille et se déclinait sur tout le weekend, non seulement à la bibliothèque de l’Alcazar mais encore au cinéma Les Variétés et à l’Eden de La Ciotat. Au programme, quatre films jalonnant le parcours cinématographique de l’artiste : le non-western El Topo, œuvre culte de la contre culture des Seventies (1970), le non-giallo Santa Sangre produit par Claudio Argento ( 1989), les deux non biopics réalisés comme toujours avec les moyens du bord par un Jodo octogénaire mais toujours aussi frénétiquement vivant et libre: La Danza de la realidad (2012) et La Poesia sin fin (2015), nostalgiques, érotiques, oniriques, poétiques, magiques, caustiques, violents, cruels, tendres, baroques, surréels, felliniens, arrabalesques, excessifs, jorodowskiens. Et en cinquième élément, Jodorowski’s Dune, le documentaire passionnant de Frank Pavich sur l’adaptation du roman de SF signé Frank Herbert : Dune, pour laquelle Jodorowski avait convoqué les plus grands artistes de l’époque. Un film-fantôme qui ne fut jamais réalisé en raison de la frilosité des producteurs mais dont il reste un story board somptueux, largement pillé par des cinéastes suivants et suiveurs «commetteurs» d’œuvres moins exigeantes, moins radicales.

D’emblée Jodorowski pose son credo : le cinéma n’est pas un art mais une technique qu’on peut utiliser comme on veut. Pour sa part il n’a jamais désiré ni la gloire, ni l’argent, ni le pouvoir si prisés par un cinéma industriel qui cible un public alors qu’un auteur le crée. Philippe Rouyer, qui connaît bien son Jodo, l’aiguille, l’aiguillonne plus qu’il ne l’interroge. Et le réalisateur fait son show, tout au plaisir de parler de la danse qu’il chorégraphie depuis toujours entre possible et impossible, de la réalité réinventée, de sa liberté d’artiste et des miracles qui ont marqué son existence. Car des miracles, il y en eut ! L’homme croit au destin, aux tarots, à une raison d’être de l’univers, à la spiritualisation de la matière et à la matérialisation de la spiritualité. Il raconte… «ŒIL» : le premier mot lu à l’âge de 4 ans comme un augure. La resquille au cinéma d’enfance. La fascination pour le monstre de Frankenstein, «homme collectif fait de morceaux» alliant en lui la mortalité de l’individu et l’immortalité de l’humanité. Il raconte. Le jeune homme venu de Tocopilla, petite ville chilienne débarquant à Cannes ! Puis à Paris pour rivaliser avec le mime Marceau et en toute modestie «sauver le surréalisme» embourgeoisé. Le «groupe» Panique avec Arrabal, Sternberg, Ogier, Olivier, Zeimert, Topor. La «bataille d’El Topo» divisant la critique américaine et la naissance des Midnight movies à New York. Il semble savourer encore les bons coups du «Hasard» : son premier film en 68 financé par le père d’un garçon trisomique qu’il avait promu assistant, la mort impromptue et opportune d’une diva qui compromettait un tournage, une tempête, un incendie modelant des décors sur mesure rien que pour lui, la rencontre à Santiago du Chili avec des jeunes gens qui préparaient un carnaval de diables et de squelettes, prévu justement dans le scénario qu’il était en train de tourner ! L’aubaine de 300 figurants «tombés du ciel» pour un film à petit budget comme si la réalité se pliait tout naturellement au désir de l’artiste. De ses revers, des projets avortés, aucune amertume n’est perceptible. Ils justifieraient plutôt sa démarche si tant est que toute œuvre d’art est prémonitoire, ainsi La Montagne sacrée qui ne sera comprise que 30 ans après sa sortie en 73. 

Quatre extraits ont rythmé, «illustré» la conversation : la poussière et le sang du film de cow boys dans un ouest métaphysique ( El Topo), la peau tatouée, le rouge et les paillettes du cirque, le corps forniquant, le père émasculé et la séparation des enfants  (Santa Sangre), le départ de la trinité père mère fils (La Danza de la realidad) et un bonus émouvant tiré du «making off» réalisé par Pascale Montandon, plasticienne française et compagne du cinéaste sur le tournage de Poesia sin fin. Dernière scène avant le clap final, Brontis Jodorowski qui incarne son père dans le film redevient un fils en rendant sa perruque à Jodo assis au milieu du plateau. Mais si on reste sur cette scène de clôture, elle ne finit pas l’histoire.

Alejandro Jorodowski a 88 ans, de la lumière dans les yeux, une énergie incroyable. Il s’émerveille des nouvelles possibilités offertes par le numérique en post production, évoque son travail sur la BD Les Chevaliers d’Héliopolis. La poésie ne finit pas et il compte bien danser encore un peu avec la réalité pour transmettre ce qui demeure un vrai miracle : la joie de vivre.

ELISE PADOVANI
Novembre 2017

Photo @ Borja de Miguel

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