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Un Dragon peut en cacher un autre au Festival russe du Théâtre Toursky

Les métamorphoses du dragon

Un Dragon peut en cacher un autre au Festival russe du Théâtre Toursky - Zibeline

Pépite redécouverte grâce au Festival russe, ce moment phare de la programmation du Théâtre Toursky, la pièce d’Evgueni Schwartz, Le Dragon, interroge notre monde avec une lucidité désespérée.

Écrite en 1944 à Moscou, et interdite par Staline qui s’y voyait visé, Le Dragon est une vaste parabole sur le pouvoir, ses différentes formes, toutes oppressives et totalitaires à leur manière, du fascisme au stalinisme en passant par le capitalisme. Le conte à portée morale du Dragon, prend ses sources dans la légende traditionnelle du dragon, dévoreur de jeunes filles sacrifiées pour la tranquillité de leur ville, et pourfendu par un héros libérateur, par amour pour la donzelle vouée au supplice. Ici, le dragon est joué par trois personnages, aux costumes nazis, trinité inversée, qui a mis la ville sous sa coupe ; le sauveur est un « héros professionnel », spécialisé dans la chasse au dragon et la protection des demoiselles (belles de préférence) en détresse. Mais un traître, indispensable à toute histoire, s’attribue la victoire de notre héros qu’il a laissé pour mort, et voici un Bourgmestre aussi terrifiant sinon davantage que le Dragon auquel il succède… en s’appropriant les biens de tous ses opposants et en mettant la ville en coupe réglée. La foule, superbement stylisée, avec les acteurs mimant des marionnettes robotisées, feint une liesse débridée… Heureusement, le véritable héros revient, chasse l’horrible bourgmestre et épouse enfin la belle convoitée (tour à tour par le Dragon, puis par le fils du bourgmestre)… Mais il n’est pas d’échappatoire, ni de fin vraiment heureuse, le beau défenseur des faibles a changé, et le Dragon habite désormais son cœur. L’œuvre prémonitoire du dramaturge, offre une galerie truculente de personnages, démonte les mécanismes de la tyrannie, souligne la faiblesse des foules, qui se laissent manipuler par la peur et cèdent à la violence d’un petit nombre. La mise en scène efficace, d’une géniale inventivité, est interprétée avec un talent fou par la troupe du Théâtre sur la Pokrovka. Il s’agit de l’une des dernières de Sergueï Artsybachev, trop tôt disparu, compagnon de route du Toursky, et à qui le Festival (qui lui doit beaucoup) est dédié cette année. L’unique œuvre théâtrale présentée permet d’apprécier la verve de l’école théâtrale russe, qui sait passer d’un registre à l’autre avec une subtile aisance, passant du sublime au grotesque, avec une distanciation humoristique rare. La fin de la pièce suggère, inquiétante… laissant aux spectateurs la liberté de comprendre, de réfléchir… Avertissement toujours actuel face aux dragons contemporains qui nous guettent !

MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2017

Le Dragon a été joué les 17 et 18 mars lors du Festival russe du Théâtre Toursky

Photographie © DR


Théâtre Toursky
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