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Vu par Zibeline

"La Maison de verre" de Pramoedya Ananta Toer, traduite par Dominique Vitalyos aux éditions Zulma

Les maîtres des ombres

Enfin, paraît, superbement traduit de l’indonésien par Dominique Vitalyos, l’épilogue de la bouleversante et passionnante tétralogie le Buru Quartet de Pramoedya Ananta Toer, La Maison de verre. Il faut absolument avoir lu les trois volumes précédents, Le monde des hommes, Enfant de toutes les nations, Une empreinte sur la terre, pour saisir le sens de cette fulgurante conclusion. Minke n’est plus le narrateur. Envoyé en exil à la toute fin du volume 3, il devient objet d’observation, marionnette entre les mains toutes puissantes des forces coloniales qui tentent d’effacer son œuvre, de juguler sa pensée. L’interdiction qui lui est faite d’écrire, de communiquer, est censée abolir les avancées qu’il avait pu mettre en œuvre, avec son journal, sa capacité fédératrice des masses… Le commissaire Pangemanann, missionné par le Gouverneur des Indes néerlandaises pour repérer et mettre un frein aux activités anticoloniales, mène le récit. L’action débute un peu avant la fin d’Une empreinte sur la terre, montre les travaux d’approche du commissaire pour cerner Minke, ses débats avec sa conscience qui ne cessera de le hanter, mais qu’il met de côté, tant il souhaite offrir à sa famille une vie confortable. La négation de toute morale afin d’obéir aux ordres de sa hiérarchie le conduit aux pratiques sans scrupules de l’espionnage, des arrestations arbitraires, et à l’alliance avec la pègre qui se livre à l’intimidation musclée et aux attentats… Grâce à ses multiples recherches dans les archives, il brosse un panorama acide de la colonisation, du jeu des grandes puissances européennes doublé par celui des États-Unis et de la Chine, de leurs dissensions, réglées dans les territoires colonisés, le rôle des mafias internationales… sans compter l’européanisation des consciences et la méfiance à l’encontre des « intellectuels indigènes », capables de révolte. Pangemanann, écho sombre de Minke, rétablit les faits, dévoile les rouages secrets… Il baptise ses notes, véritable testament, La Maison de verre. C’est là aussi qu’il découvre les textes de Minke, en donne sa lecture, sorte de mise en abyme de la critique, et les lègue à celle qui éleva le journaliste, Nyai Ontosoroh. Un texte magistral et tragique.

MARYVONNE COLOMBANI
Novembre 2018

La Maison de verre
Pramoedya Ananta Toer, traduction Dominique Vitalyos
éditions Zulma, 24.50 €