At(h)ome, un documentaire magnifique et nécessaire

Les irradiés du désertVu par Zibeline

• 15 avril 2015 •
At(h)ome, un documentaire magnifique et nécessaire - Zibeline

Le mercredi 15 avril, en partenariat avec Films Femmes Méditerranée, les 3è Rencontres internationales des cinémas arabes avaient invité la réalisatrice Elisabeth Leuvrey et le photographe Bruno Hadjih pour présenter At(h)ome. Carnet de voyage, extraits d’archives, images fixes de paysages, portraits en noir et blanc ou haut en couleurs, les éléments disparates de ce documentaire reconstituent une histoire mal connue, occultée, oubliée, tragique, grotesque, ironique .

Agathe, Topaze, Émeraude, Rubis, Améthyste… : ils portaient de jolis noms les treize essais nucléaires français opérés de 1961 à 1966, au centre du Sahara, en accord avec le tout jeune gouvernement algérien. Douze ne furent pas parfaitement contrôlés, dont Béryl, contaminant le 1er mai 1962, toute la région d’In Ecker. Le désert dans sa pureté de pierres et de sable semble s’être refermé sur ce passé gênant. Pourtant, les traces y sont encore lisibles aujourd’hui, semblables dans le film à des installations artistiques mystérieuses, magnifiées par la photo de Bruno Hadjih : piste parcheminée, animaux vitrifiés, roches bleuies, reliefs d’infrastructures en torsion, hérissements de béton ferraillé, entrelacs de barbelés posés sur des murets en pierres sèches, accumulation de fûts écrasés, ruines des bureaux d’Oasis 2, soufflés par l’explosion, restes de matériaux récupérés par la population pour être vendus ou recyclés en dépit de leur radioactivité. La réalisatrice revient sur les lieux du «crime», donne la parole aux survivants. Tandis que, saturées de lumière, leurs photos s’affichent en gros plans sur l’écran, leurs récits reconstituent en voix off ce passé fantôme : l’eau empoisonnée, les animaux malades, les cancers, les morts prématurées, les malformations des nouveau-nés, l’ignorance de ce qui se passait. Comme le rayonnement nucléaire mortel et persistant, l’histoire ne s’arrête pas là. Le film suit la piste, évoque ces touristes innocents en quête d’un désert imaginaire, ignorant la toxicité du lieu. Il nous conduit du Sahara à Alger, du passé au présent. Sur le même mode, surgissent des souvenirs plus récents, ceux de la guerre civile des années 90, durant laquelle 24000 opposants politiques furent détenus dans des camps aménagés dans les zones irradiées. La dernière image montre une pierre tenue entre les mains d’un ancien prisonnier du désert. Comme lui, séduits par leur beauté, beaucoup ont ramené «at home» ces cailloux radioactifs venus d’une autre Histoire, comme un mal invisible, que le film aurait circonscrit.

ELISE PADOVANI
Avril 2015

Photo : © Les Écrans du large

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