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Sophie Calle : première exposition à Marseille, dans 5 musées !

Les histoires de Sophie

• 26 janvier 2019⇒22 avril 2019 •
Sophie Calle : première exposition à Marseille, dans 5 musées !  - Zibeline

« Devenue artiste par hasard » comme elle le confesse, Sophie Calle a fait de sa vie une œuvre, repoussant toujours plus loin les limites de l’intime. Elle en déroule le fil de manière fragmentaire et vit cette première expérience comme une simulation : « Je n’ai jamais exposé dans un musée français hors de Paris, ni à Lyon ni à Grenoble, sauf une fois au Frac Marseille. Là où je me suis le plus rapprochée d’une exposition de ce nom, c’était au musée Fabre à Montpellier mais ce n’était pas une exposition monographique ». Native de Nîmes où elle aime se ressourcer, elle entretient un lien privilégié avec la région : après Arles, Avignon, Lacoste, Aix, « à Marseille je suis passée de rien à cinq d’un coup ! » s’exclame-t-elle en riant. Sa présence est donc un événement pour ceux qui ne connaissent pas son art du récit fondé sur une fiction personnelle : ils pourront suivre le parcours sans sens giratoire obligatoire car chaque halte est distincte l’une de l’autre. Les amateurs éclairés, eux, retrouveront des morceaux de vie déjà dévoilés sous d’autres latitudes et dans différentes configurations, Sophie Calle ayant tenu à construire elle-même les expositions selon les espaces et mêler productions anciennes et inédites. Comme une invitation à relire son histoire à l’ironie déstabilisante.

Sophie Calle cinq sur cinq !

Exceptée dans l’exposition Voir la mer au musée Borély qui « n’a rien à voir avec [sa] vie », toutes les œuvres mises en situation tricotent des bouts de sa vie sentimentale, familiale, amicale à partir de nombreux textes, de photographies et de vidéos. D’objets aussi, qui lui ont appartenu (ou non ?), mis en scène au musée Grobet-Labadié exceptionnellement ouvert pour l’occasion. Tel le Petit Poucet, elle a dispersé dans les salons, l’antichambre et le boudoir petits mots, vêtements fétiches, photographies, mobilier que l’on repère à l’aide d’un jeu de piste textuel délicieux à lire. Partout la mort rôde, la perte, la souffrance : celle de ses parents qui « ont mis trois mois à mourir », celle de son chat dont elle a conservé une touffe de poils, celle de sa tante centenaire qui a brodé ses initiales sur un drap exposé à la vue de tous. Comme son propre matelas de jeune fille à moitié cramé jeté à terre dans une alcôve. Aucun prénom n’est dissimulé, ni celui de Valentine sa tante, ni celui de sa mère « appelée successivement Rachel, Monique Szyndler, Calle, Pagliero, Gonthier, Sindler » à laquelle elle consacre un requiem à la chapelle de la Vieille Charité. Petit rappel de son exposition éponyme à l’église des Célestins dans le cadre du Festival d’Avignon 2012, augmentée ici de girafes empaillées, preuves de son goût totalement assumé pour la taxidermie. D’ailleurs, n’a-t-elle pas acheté une girafe à la mort de sa mère, ne l’a-t-elle pas installée dans son atelier et baptisée « Monique » ? Par contre on ne connaitra pas les prénoms des stambouliotes filmés près du Bosphore qui réservent à sa caméra leur premier regard sur la mer car l’artiste s’est concentrée sur leurs visages, leurs émotions et le bruit des vagues. Disséminés avec malice entre une assiette décorée, un vase précieux, des miniatures en verre, les films de Voir la mer marquent une rupture stylistique dans son travail. Mais ont-ils vraiment « rien à voir avec [sa] vie » ? Rien n’est moins sûr.

Tout, dans cette profusion protéiforme, est intrinsèquement lié et le moindre détail a son importance : la couleur des rideaux qui dissimulent ses photographies accrochées dans les collections du musée des Beaux-arts, le choix des tiroirs ouverts dans les vitrines du Muséum d’histoire naturelle, le mot « Souci » finement brodé, lumineux en néon, photographié… Partout Sophie Calle livre ses états d’âme sans fausse pudeur, sans faux-semblant, sans fard. Une autofiction troublante dont la force tient, justement, dans sa sincérité.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Février 2019

Cinq – Sophie Calle
Parce que, Musée des Beaux-Arts
Voir la mer, Palais Borély
Le chasseur français, liberté surveillée, À l’espère, Muséum d’Histoire naturelle
Histoires vraies, Musée Grobet-Labadié
Rachel, Monique, Chapelle de la Vieille Charité
musees.marseille.fr

Sophie Calle était invitée à la librairie Maupetit (Marseille) le 24 janvier.

Photo : Histoires vraies, Sophie Calle © Nathalie Ammirati 2