La 10è édition des Rencontres à l’Echelle offre de jolis moments chorégraphiés, bâtis sur un Islam culturel et quotidien

Les filles du ProphèteVu par Zibeline

• 14 novembre 2015⇒15 novembre 2015 •
La 10è édition des Rencontres à l’Echelle offre de jolis moments chorégraphiés, bâtis sur un Islam culturel et quotidien - Zibeline

Pour sa semaine d’ouverture à Montévidéo, la 10è édition des Rencontres à l’Echelle a déjà offert de bien jolis (cet adjectif mérite une réhabilitation urgente) moments bâtis simplement sur les matériaux familiers d’un Islam quotidien et culturel. Deux performances dansées, des interprètes et des chorégraphies parfaitement dissemblables mais un questionnement qui se rejoint sur la prégnance des rituels dans lesquels baigne le monde musulman. Dans Fatmeh, pièce chorégraphiée par le tout jeune libanais Ali Chahrour, deux femmes : Umama Hamida et Rania Rafei ne sont pas des danseuses professionnelles et pourtant… – remontent le cours de l’histoire de la lamentation chez les arabes et donc tout commence par… un épilogue : flagellations, postures douloureuses et grands drapés noirs d’autant plus surprenants que l’on a entraperçu quelques instants avant dans une pénombre bien dosée les soutien-gorge et les culottes de ces dames ; tout va donc se jouer entre ces deux corps contrastés ( la grande et la petite ; la sensuelle et la virile) dans un va et vient subtil du profane au sacré, du rituel au geste dansé dans une appropriation qui ne mime pas, ne vide pas mais déplace encore ailleurs. Derviches tourneurs au féminin, elles déploient somptueusement leur chevelure dans une parfaite complicité, jouent des résonances de leur poitrine martelée aussi bien que des voiles qu’elles mordent ou utilisent comme tapis de sol au gré des séquences dont les titres (l’absence / L’impénétrable /Le bien aimé ) projetés sur un grand tambourin éclairé de la pleine lune au croissant évoquent évidemment les chansons de la divine Oum Kalthoum omniprésentes dans la bande-son tout autant que les noms d’Allah. Possession, dépossession….le spectacle déconstruit respectueusement les manifestations de la tristesse et du tragique même en ne les dissociant jamais d’un certain plaisir qui se pose tranquillement dans le beau prologue… de fin : les danseuses de dos- et un « truc en plume » habille le haut de l’une d’elles- balancent en cadence leurs fesses rondes, enlacées de leurs bras blancs qui captent la lumière; cette image salue alors un monde dans lequel on aime mieux faire tourner les têtes que les couper. Avec Malika Djardi c’est une expérience plus individuelle, intime et « fraîche » qui anime un solo de 40 minutes ; jeune et toute menue, la danseuse aux grands yeux noirs mobiles, en jeans et baskets installe rapidement sa présence physique en interaction avec la voix off de sa mère qui raconte paisiblement sa prière, sa conversion à l’Islam, l’amour pour son père puis sa déception, sa pratique quotidienne et son enracinement lumineux dans cette religion ; avec légèreté elle questionne aussi sa fille sur ce qui la met, elle, en mouvement. Réactions vives, gestes incisifs, traversées de plateau ultra-rapides comme des ripostes à décocher… on a un peu de mal à imaginer lesquelles et c’est tant mieux car on échappe ici à l’illustratif malgré l’intention de «faire une danse comme un documentaire». Méthodique, ce travail est aussi un contrepoint respectueux -la mère a fait  «un peu de rythmique», la fille fait un peu de gymnastique tout de même- mais libérateur et on aime bien le clin d’œil cul nu à l’orientalisme façon Ingres. Remuantes les filles du Prophète, pleines de vie à bousculer et à créer comme semble aussi nous le clamer le titre que la chorégraphe libanaise Nancy Naour donne à son spectacle These shoes are made for walking qui sera donné vendredi 13 novembre à la Criée.

Plus grave sans doute et pour répondre à une commande au cœur de l’actualité de Marie José Malis, directrice du théâtre d’Aubervilliers, Olivier Coulon-Jablonka fera entendre la voix des sans-papiers du 81 avenue Victor Hugo dont huit au moins seront actifs sur le Grand Plateau de la Friche samedi 14 et dimanche 15 novembre (le spectacle sera précédé dimanche d’une rencontre aux Grandes Tables à 12h30 : Artistes et opérateurs culturels face à la question de l’hospitalité avec Olivier Py, Jean-François Chougnet, Ferdinand Richard…).

MARIE JO DHO
Novembre 2015

Photo : Fathmeh -c- XDR