Vu par Zibeline

Qui sont les fauves, finalement ? "Grands carnivores" de Bertrand Belin, aux éditions P.O.L.

Les fauves sont lâchés !

Qui sont les fauves, finalement ?

Chez Bertrand Belin les mots sont des poids lourds. Aucun n’est là pour agrémenter, décorer. Bertrand Belin ne cherche pas à plaire, ni même à convaincre. Il avance, tête baissée, tel un bélier. Pour défoncer les hauts murs qui piègent l’humanité. Dans son troisième roman, il installe une ville portuaire et laborieuse, capitale d’un Empire dont le lieu n’est pas précisé, pas plus que l’époque n’est datée, ni les personnages nommés. À sa tête, un vieux fondateur imbu de sa personne et de son pouvoir, décidé à laisser peu à peu la place au « récemment promu nouveau directeur des entreprises de boulons, ressorts, roues dentées … ». Lequel a un frère, son exact opposé : artiste peintre, femme désirable et amis festifs, qualifiés par son aîné de « faune abjecte », de « troupeau » aviné. Invité au vernissage de sa nouvelle exposition par ce dernier, il s’y rend avec son épouse raide et soumise qui qualifie la compagne du peintre de « poule ».

Que peut-on espérer de pareille engeance ? Le lendemain, un cirque arrivé la veille découvre que les cages sont vides. Les fauves ont disparu ! On accuse le valet de cage qui répète en boucle qu’il a fait son boulot consciencieusement, comme il le fait depuis onze ans : la paille, la merde, la viande, le tour de clé. Cependant la peur s’infiltre partout en même temps que le froid et l’humidité. Mais pas de traces des lions. Tandis que le pauvre peuple se terre, la rancœur du vieux fondateur et la soif de pouvoir du récemment promu grandissent. Ils rêvent d’une société morale, de grandeur nationale, de patriotisme et d’art pur. La plume acérée de Bertrand Belin, son regard intransigeant donnent une dimension prophétique à son texte qui prend parfois au détour d’une phrase un petit accent de Boris Vian. Mais qui sont les fauves, finalement ?

CHRIS BOURGUE
Mai 2019

Après son concert en mars, Bertrand Belin est à nouveau présent à Marseille pour Oh ! Les beaux jours (1er juin)

Grands carnivores Bertrand Belin
P.O.L, 16 €