Rencontres littéraires d'automne

Les écrivains parlent aussi

Rencontres littéraires d'automne - Zibeline

Que de belles rencontres dans les librairies et les bibliothèques en cet automne ! Des occasions rêvées pour faire le plein de livres en prévision des longues soirées d’hiver, trouver des idées de cadeaux durables, écouter les amoureux des mots…

Maupetit ne proposait ainsi pas moins de onze rencontres pour le seul mois de novembre !  Une conférence de Jean Contrucci et Gilles Rof pour la sortie de leur énorme ouvrage Marseille Culture(s) : une somme sur l’histoire culturelle de Marseille, mais peu pertinente quant aux choix, très masculins, souvent partisans, des artistes d’aujourd’hui… La librairie proposait aussi un hommage à Henri Bauchau, des ateliers créatifs et heure du conte pour les plus jeunes, des expositions, des dédicaces avec Ramona Badescu et avec l’illustrateur Benjamin Lacombe… La plus ancienne librairie de Marseille fête dignement son 85e anniversaire. Depuis cet été, la devanture claque d’un rouge ardent, l’intérieur a été totalement repensé et Damien Bouticourt, le directeur, est ravi de ce nouveau dynamisme.

Certaines rencontres étaient consacrées des maisons d’édition marseillaises, dont celle du Fioupélan, ainsi baptisée du nom d’un crabe velu qu’on met dans la bouillabaisse et dont les pinces et la marche de travers illustrent bien les principes de ses fondateurs. Médéric Gasquet-Cyrus a rappelé les débuts de cette jeune «maison d’édition locale mais pas régionaliste» spécialisée en «frivolités narratives» et «marseillitude déjantée». Au départ, deux ouvrages : Marseille en VO puis Le parler gras de JM Valladier (fondateur des éditions). Le succès de ce «glossaire marseillais iconoclaste» a permis au Fioupélan de continuer ses facéties, parodies et pastiches en tous genres, que guide toujours un amour fou de la langue que l’on parle à Marseille, et qu’il s’agit ici d’écrire, et pas seulement en glissant des mots typiques dans les dialogues. En témoignent leurs deux collections phares : les nistoulinades, au sein desquelles François Thomazeau a inscrit son Minot, savoureux recueil de souvenirs d’une enfance marseillaise dans les années 60 ; et l’overlittérature, dont deux membres éminents étaient présents : Gilles Ascaride et Henri-Frédéric Blanc. La lecture d’extraits a permis de mesurer leur oralité très élaborée et leur fort potentiel satirique et comique. Certains sont d’ailleurs mis en scène avec succès, pas souvent à Marseille hélas !

Amour de la langue, désir d’écrire, étaient au cœur d’une table ronde organisée par la libraire Geneviève Gimeno. Elle avait réuni quatre auteurs marseillais, deux femmes, deux hommes (pour la parité), afin qu’ils racontent comment ils étaient devenus écrivains. Si pour Lucien Vassal, il s’agit d’une vocation tardive consécutive à son engagement citoyen, les trois autres sont tombés dedans quand ils étaient petits. Mathilde Giordano, auteure et illustratrice jeunesse, fabriquait dès 7 ans des livres pour enfants. Marie Neuser garde le souvenir très ancien du «plaisir sensuel de tracer des mots sur le papier» ; toute petite déjà, elle voulait être professeur et écrivain. Quant à Vincent Desombre, qui vient de publier son premier roman, il a largement abusé dès son adolescence de cet outil de séduction qu’est l’écriture.

Les invités ont également évoqué leurs sentiments à la parution de leur premier livre («J’ai dormi avec !», avoue Vincent Desombre), leurs relations avec leurs éditeurs et les difficultés qu’ils ont à trouver du temps pour écrire. Car ils ont tous un autre métier : vivre de ce qu’on écrit, «en gros, c’est la misère», comme l’a déclaré Marie Neuser. Elle a pourtant conclu qu’il fallait «garder ses rêves d’enfant et le plaisir». Une agréable conversation à quatre voix, menée sur le mode intimiste.

Duos littéraires

Amour des mots, toujours, et leçons de littérature contemporaine, à L’Histoire de l’Œil cette fois, pour deux dialogues passionnants. Le premier a réuni deux auteurs qui se connaissent bien et s’apprécient, Claro et Mathias Enard. Le jeu de questions-réponses coulait de source et le public a pu pénétrer dans le laboratoire de ces deux forcenés de la langue. Claro se méfie de la narration ; écrire, pour lui, ce n’est pas raconter, c’est «laisser la langue travailler», une langue volontairement tenue, même pour décrire des états bizarres, qui «fait confiance à l’accident» afin de livrer un texte «organique plutôt que mécanique». Enard rappelle, lui, comment il utilise la documentation ; elle est «très bien quand on l’oublie» et son dernier roman Rue des voleurs (voir ici) est tout sauf un livre sur les printemps arabes. Le monde y est mis dans «un ordre littéraire». De même, évoquant la forme de Zone, il insiste sur le fait que «chaque projet apporte avec lui une façon d’écrire».

Pour Dimitri Bortnikov comme pour Claro, les livres ont à voir avec la matière. Voilà pourquoi il avait invité, en clôture de sa résidence d’écriture avec Peuple et Culture Marseille, Elie Treese dont le premier roman (édité comme lui chez Allia) l’a totalement subjugué. Il l’a donc présenté avec le sens de l’humour et de la métaphore qu’on lui connaît (voir ) : un petit livre «comme un loup ou un grand chien qui a réussi à entrer dans un terrier petit petit», un livre «qui donne la vraie faim», «un livre à mettre les nouilles debout». De fait, la lecture de l’incipit est saisissante. Un drôle de texte en vérité, bref, dense, dont les voix rappellent celles de Beckett et que l’auteur dit s’être «imposé comme ça», après quelque 15 ans de brouillons inutiles. Un tel texte ne pouvait que séduire l’auteur de Repas de morts. Et attiser la curiosité du public nombreux venu ce soir-là.

FRED ROBERT

Décembre 2012

 

À lire :

Au Fioupélan 

Minot de François Thomazeau

J’ai tué Maurice Thorez et autres histoires overpolitiques de Gilles Ascaride

Ainsi parlait Frédo le Fada de Henri-Frédéric Blanc

 

Lucien Vassal, la trilogie des Colline, éd. Tacussel

Marie Neuser, Un petit jouet mécanique, L’Écailler

Mathilde Giordano, Marcel, poisson de l’Estaque, Mireille, petite sirène de Malmousque et Gino, lapin de l’Étoile, éditions Crès, collection Caganis

Vincent Desombre, Maudite soit-elle, Scrinéo

 

Chez Actes Sud

Tous les diamants du ciel de Claro

Rue des Voleurs de Mathias Enard

 

Chez Allia

Repas de morts et Je suis la paix en guerre de Dimitri Bortnikov

Ni ce qu’ils espèrent, ni ce qu’ils croient d’Elie Treese

 

À voir:

Jérôme Ferrari à la librairie Maupetit le 16 déc