Zibeline vous propose sa sélection estivale de disques classiques et contemporains

Les disques de l’étéVu par Zibeline

Zibeline vous propose sa sélection estivale de disques classiques et contemporains - Zibeline

Marina Chiche, Post-scriptum

Marina Chiche signe avec Post-Scriptum un dixième disque peu commun. À moins de quarante ans, la violoniste marseillaise a arpenté les scènes nationales et abordé de nombreux répertoires. Tant et si bien qu’elle s’est adonnée ici, avec la complicité d’Aurélien Pontier, à une succession de « miniatures » qui s’apparentent à de ravissantes mignardises, qu’on aurait bien tort de croire inoffensives. Cette sélection de morceaux volontiers entonnés en bis est d’une joie contagieuse : la valse sautillante de Kreisler côtoie le Banjo & Fiddle de William Kroll. Sur Mendelssohn et Rachmaninov, la joliesse du trait se lézarde d’harmonies moins attendues : il faut dire que le violon de Marina Chiche sait danser et pleurer d’un même geste, et qu’il faut bien l’expérience des « grandes » pièces pour donner une telle saveur à ces pages-là. Des correspondances s’esquissent joliment : le Tambourin Chinois de Kreisler et la berceuse bucolique de Korngold trouvent ainsi des échos dans la mélodie hébraïque de Joseph Achron. De quoi réécouter, d’une oreille neuve, ces pièces s bien moins légères qu’il n’y paraît.

CD paru chez NoMadMusic

Photo Marina Chiche © Marco Borggreve


Matthieu Stefanelli, Chroma

La musique s’articule, pour le pianiste et compositeur Matthieu Stefanelli, autour de son instrument-roi : un piano riche d’un héritage virtuose, concertiste mais aussi diablement contemporain. Pour ce premier enregistrement réalisé seul – outre la participation d’Olivier Cangelosi et du Stefanelli Ensemble sur les pièces concertantes – c’est par et pour ce piano polymorphe que se déploie le matériau. Le dialogue se révèle musclé sur Chroma, sa pièce maîtresse : la ritournelle du tutti, ternaire et entêtante, vient conjurer les envolées élégiaques du clavier. Une atmosphère plus vaporeuse s’installe au fil du second mouvement, que vient à nouveau contredire une Rhapsodie déchaînée : le thème se recroqueville, puis enfle, gagne toujours en tension. Syn-phone se révèle plus contemplatif, plus inquiet aussi – les glissendi s’y enchaînent comme autant de cris désespérés. Les pièces pour piano seul gardent ce sens de la mélopée tragique, tout en s’aventurant sur le terrain d’une irisation du son : la tintinnabulation côtoyant une écriture redoutablement verticale et dense, qui convoque autant Messiaen que Stravinsky – dont on reconnaîtra, distinctement, un des thèmes du Sacre du Printemps. Sur ses Ombres Chinoises, le piano de Matthieu Stefanelli se fait variationnel, et la répétition s’y révèle moins amplificatrice que capiteuse. L’opus se conclut sur quatre Illusions évanescentes, d’une âpre poésie.

CD paru chez Paraty


Johan Farjot, Childhood

Premier disque monographique du pianiste et compositeur Johan Farjot, Childhood brille dès son ouverture par ses facilités de brassage des genres : la lisibilité n’est, sur Childhood, jamais synonyme de facilité. Ce penchant pour le poétique se révèle d’autant plus prégnant sur ses Haïkus : le premier a pour lui le timbre limpide de Karine Deshayes, et le second une pulsation joliment décalée, portée par la voix d’Ambroisine Bré. Nel mezzo del cammin convoque Dante en se jouant d’une dialectique – questions et réponses – compassée : le rythme s’y fait opaque, délié par les vocalises d’Amélie Raison et Ambroisine Bré. Du jazz aux accents orientaux convoqués par l’Ensemble Saxo Voce sur New York City à la polyphonie grégorienne de Pater Noster, nombreux sont les styles auxquels l’écriture se frotte, toujours avec bonheur. Celui du jazz contemporain, resplendissant sur Childhood 2 (où l’on reconnaîtra le souffle de Raphaël Imbert) est sans doute le plus familier. Mais les arpèges et doubles cordes impressionnistes de Carmen et Nuit d’Adieu font elles aussi mouche.

CD paru chez Klarthe


Karol Beffa, Talisman

Dernier opus en date d’un compositeur décidément prolifique, Talisman rassemble plusieurs pièces maîtresses, composées entre 2002 et 2018. Des Ruines circulaires à Talisman –  la plus récente – une même sensualité est à l’œuvre. Une inquiétude toute borgésienne plane déjà  sur la première : les pupitres y font corps, les jeux de textures s’y multiplient, et l’on croit entendre résonner dans chaque respiration le silence de la Bibliothèque de Babel. Sur la seconde, c’est le miroitement des timbres et la nervosité encore lumineuse qui impressionne. Destroy et Le Bateau Ivre, enregistrés tous deux en direct, semblent d’autant plus portés par ce sentiment d’urgence. Sur le second, épique et figuratif à la fois, on reste soufflé par cette sollicitation toujours originale des vents, entre cris humains et rugissements animaux : l’Orchestre national de France, sous la direction d’Alain Altinoglu, s’y révèle redoutable.

CD paru chez Klarthe

SUZANNE CANESSA
Juillet 2020