Leila Negrau à Correns, magie créole

Les couleurs du MaloyaVu par Zibeline

Leila Negrau à Correns, magie créole - Zibeline

Départ pour l’île de la Réunion le 14 février dans la salle bien nommée La Fraternelle à Correns, en avant-goût des Printemps du monde (29 au 31 mai 2020) grâce à la venue de Leila Negrau (qui prépare une scène avec cent enfants des écoles de la Provence Verte pour le festival, six mois de travail avec les classes !). Précédant le concert, les élèves de l’EIMAD (écoles de musique de Saint-Maximin et Brignoles) offraient de jolies prestations, abordant les jeux de la Cumbia, des comptines martiniquaises, la célèbre Colegiala (ateliers de Guillaume Rigaud et Dimitri Alexaline), ou encore, pour les plus jeunes, avec une belle rigueur et beaucoup de justesse, l’art des percussions dirigé par Nicola Marinoni.

Frank Tenaille, directeur artistique du Chantier, présentait en duo avec Leila Negrau un bel éloge de la créolité, dessinant la carte étonnamment vaste des langues créoles dans le monde, langues métissées dans leur naissance même entre langue vernaculaire et influences importées par la colonisation et l’esclavage. On revit l’histoire de l’île de la Réunion, anciennement nommée « île Bourbon », de la Compagnie des Indes au rôle déterminant, l’interdiction du Maloya (l’une des genres musicaux majeurs de la Réunion avec le séga, plus festif), ce blues de la Réunion dont l’instrument symbolique est le rouler, gros tambour (sans doute construit dans les anciens tonneaux de rhum) tendu de peau… « Les instruments viennent de la nature, sourit Leila Negrau, dans cette musique de mélanges, entre la/les mémoire/s des anciens et le présent, sur des rythmes ternaires. Le rouler est habité par les révoltes des esclaves, rappelle la lourdeur des chaînes… Lors des soirées « kabaré » (terme venu de « cabaret » sans doute), lieux sans code ni règles, les géographies se retrouvent, tout se mêle, à la fois profane et sacré… « Mon maloya » est à cette image, hybride, puisant à la fois dans la tradition et la modernité… Notre culture survit grâce à la création et son identité par sa langue et sa musique»…

Les musiciens qui l’accompagnent sont à l’image de cette diversité, Benilde Foko (basse) vient du Cameroun, Olivier Roman Garcia (guitare) de la sphère espagnole et du jazz, Sega Seck (batterie) du Sénégal. Leila Negrau, elle-même, chante, compose, joue, rareté, du rouler (traditionnellement réservé aux hommes). Véritable flamme d’énergie elle transporte la salle, fait danser les spectateurs (et peu importe l’âge, des petits-enfants aux grands-parents !). On se délecte des chansons de Danyèl Waro (dont on a écouté la voix récitant un poème caustique rappelant l’esclavage, aboli le 20 décembre 1848 à la Réunion) à la rencontre d’une mélodie de Brassens. Alors que « l’idéal blanc » tient aux nattes blondes soigneusement tressées, l’interprète entonne avec malice « Va te coiffer ! » et revendique « le cheveu crépu sur le sentier de la guerre ! ». Si le ton se fait léger dans les ségas, l’interprète y aborde cependant la vie sous un angle féministe : ici la femme choisit, reste patronne jusque dans son lit, et peut se plaire à multiplier les conquêtes ou avoir plusieurs maris. La douceur maternelle enveloppe le petit Massimo, tandis qu’est célébrée la poétesse et chanteuse, encore aujourd’hui symbole de la vivacité créatrice de la Réunion, Célimène Gaudieux (1807-1864). Leila Negrau nous fait découvrir un nouvel instrument percussif, le kayamb, aux sons qui évoquent le bâton de pluie, pailletant de ses bruissements les accords des musiciens qui offrent des solos inspirés. Entre morceaux de son dernier CD et quelques incursions dans celui en préparation, cette fée des mots et des rythmes dessine une palette moirée d’influences musicales depuis les accents malgaches ou indiens au rock et aux intonations brésiliennes. Le monde se teinte de créolité, généreux, festif, ouvert. Chacun en sort grandi.

MARYVONNE COLOMBANI
Février 2020

Le 14 février, La Fraternelle, Correns

Photographie : Leila Negrau © D.R.

Le Chantier
Centre de Création de Nouvelles Musiques Traditionnelles
Fort Gibron BP24
83570 Correns
04 94 59 56 49
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