Ceux qui partent de Jeanne Benameur, aux éditions Actes Sud

Les couleurs de l’Exode

Ceux qui partent de Jeanne Benameur, aux éditions Actes Sud - Zibeline

« Les émigrants ne cherchent pas à conquérir des territoires. Ils cherchent à conquérir le plus profond d’eux-mêmes parce qu’il n’y a pas d’autre façon de continuer à vivre lorsqu’on quitte tout ». Ces quelques mots qui résument et concluent Ceux qui partent auraient tout à fait eu leur place dans les pages de L’Exil n’a pas d’ombre, opus précédent de Jeanne Benameur. Ici encore, l’expatriation demeure le centre névralgique du récit. Mais là où L’Exil n’a pas d’ombre faisait de la langue le lieu premier de l’exil et s’ancrait avant tout dans le domaine de la poésie, Ceux qui partent conjugue prose et fibre romanesque en situant son action à Ellis Island, sur le temps étiré d’un jour et d’une nuit de l’année 1910. Ce faisant, Jeanne Benameur sacrifie l’enjeu crucial de la langue au profit de celui de l’art, et plus précisément de l’image, toujours porteuse de vérité.

Le personnage d’Andrew incarne en cela l’ambition du roman : saisir le réel, capter sur sa pellicule les tourments et espérances des migrants retenus sur l’île. L’italienne Emilia rêve de l’émancipation que lui promet l’Amérique, et des toiles qu’elle pourra y peindre. Le violon du bohémien Gabor, le chant de son épouse Marucca, l’Enéide que déclame le comédien Donato sont autant de couleurs « changeantes et nuancées » qui composent cette fresque mouvante. Les corps accordés, exultant ou désunis deviennent à leur tour des lieux de passage, traversés et transformés les uns par les autres. Mais c’est toujours la perte, douloureuse et inévitable, qui dicte l’avenir des exilés. De ceux d’hier comme de ceux d’aujourd’hui.

SUZANNE CANESSA
Août 2019

Ceux qui partent
Jeanne Benameur
Actes Sud, 21 €