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Vu par Zibeline

Suite et fin du festival + de genres, à Klap Maison pour la danse, à Marseille

Les chemins de l’intime

• 26 mars 2019⇒4 avril 2019 •
Suite et fin du festival + de genres, à Klap Maison pour la danse, à Marseille - Zibeline

« Performance dansée », « performance théâtrale », « lecture performée », la performance est partout. À ce terme parfois prétentieux, souvent dévoyé, David Wampach redonne son lustre. Endo est à la fois un hommage réjouissant à celles et ceux qui, les premiers, ont donné son sens contemporain au mot : les artistes issus des disciplines visuelles. Ceux dont l’art, par définition, ne relevait pas du spectacle vivant. À ces avant-gardistes qui ont parfois défrayé la chronique en transgressant les codes, Wampach et sa complice Tamar Shelef adressent un généreux remerciement, faisant de leurs corps nus ou presque le pinceau autant que le support de leur œuvre. Une explosion de couleurs, une frénésie créatrice -à défaut d’inventive- et un final assez drôle en clin d’œil au music-hall. Matthieu Hocquemiller, venu montrer Extime en début de festival (à lire sur journalzibeline.fr), revient avec une carte blanche bien particulière. Car il est plutôt rare qu’un lieu institutionnalisé comme le Klap ait l’audace d’accueillir une programmation souvent reléguée à des festivals très spécialisés, estampillés « contre-culture ». « Il y a une difficulté à intégrer le sexuel dans une construction culturelle, en ne le voyant pas seulement comme un levier pulsionnel ou excitatoire », souligne le chorégraphe. À travers Let’s explicit, il propose une sélection hétéroclite de cinq courts-métrages d’un genre identifié à la culture queer, le post-porn.

Post-porn éclectique

Dans Campos de Castilla du collectif espagnol Post Op, un couple lesbien s’adonne au plaisir de la fellation dans un champ de maïs, une fois l’épi décalotté. Culotté. Ils sont très jeunes, gays, physiquement avantagés et adeptes du sexe en groupe. Les images de Flower de Matt Lambert ne prennent pas de gants. Mais derrière ces orgies, et grâce à une photographie très soignée, se dégagent une complicité respectueuse et une affection sensuelle. Presque innocent. Beaucoup plus trash sont les parties de plaisir dans Vital Sign de Gala Vanting, où des femmes prennent leur pied en partageant leur sang. Remuant. L’âge n’interdit pas la fantaisie. Law and Order de Jan Soldat propose un regard intime sur un couple gay senior dans leur quotidien SM. Décomplexé. Enfin, Lamento della ninfa, réalisé par Hocquemiller lui-même, montre un chanteur belcantien, lui aussi adepte de SM, imperturbable devant les assauts de sa partenaire de jeu. Lyrique. Dans un deuxième temps, Auto-porn Box présente trois performances sous forme d’autoportraits. Matthieu Hocquemiller, encore lui, à l’aide d’un dispositif vidéo-stroboscopique, brouille les pistes de la binarité en faisant apparaître des seins sur son image projetée avant de se dédoubler pour un rapport sexuel avec lui-même.

Émouvant autoportrait

Marianne Chargois, assise devant un ordinateur, livre ses échanges en tant que dominatrice professionnelle avec ses clients masculins aux pratiques extrêmes. Elle termine sa lecture par un impressionnant numéro de contorsionniste, assimilant le travail sexuel à une forme de souplesse de l’esprit. Mais le travail le plus marquant et émouvant est celui de Kay Garnellen. Celui-ci arrive sur le plateau en slip, les fesses exagérément rembourrées. Sur une table, des boites de médicaments empilées et des seringues alignées qu’il plantera de la première à la dernière à travers son sous-vêtement. Sur un grand écran, des images défilent. La première est celle d’une jeune femme. Progressivement, on la voit évoluer dans son parcours de personne trans jusqu’à reconnaître l’artiste lui-même. Et comprendre que les seringues sont une représentation symbolique du traitement hormonal permanent. Dans sa démarche personnelle comme artistique, Kay Garnellen affirme une identité queer absolue. Libre de choisir son genre comme sa sexualité de manière indépendante et distincte, il laisse entendre qu’une transition est aussi (surtout ?) un acte politique. Lorsqu’il se met littéralement à nu, Garnellen rappelle qu’il n’y a pas de transition type, avec un début ou une fin.

Kamasutra dansé

On ne peut saisir la puissance de Queen-Size sans replacer la création de l’œuvre dans son contexte. Celui de l’Inde de 2016 où le Code pénal criminalise l’homosexualité. Le chorégraphe Mandeep Raikhy imagine donc une pièce qui expose la beauté mais aussi tout ce que peut avoir de commun la relation amoureuse entre deux hommes. C’est sur et autour d’un charpoy (lit traditionnel au sommier tissé en corde) que Lalit Khatana et Parinay Mehra, les deux interprètes à l’expression toute en nuances, dansent leur intimité. Les jeux de séduction, leurs ébats, leurs questionnements ou les gestes de tendresse du quotidien relèvent du plaidoyer pour la liberté d’aimer.

Comme une parenthèse dans la programmation, Michel Kelemenis présente une étape de travail de Coup de grâce, sa pièce en cours de création. Le 13 novembre 2015, la compagnie sortait grisée par la première de Barbe Bleue à Aix-en-Provence, jusqu’à l’annonce des attentats de Paris. Naît alors une émotion trouble mêlant bonheur et consternation. C’est cette « impression mêlée qui avec le temps ne se démêle pas » que cherche à exprimer le chorégraphe. « Mon métier me permet de mettre ma psychanalyse dans une pièce », explique celui dont l’écriture chorégraphique habituellement enjouée est, cette fois-ci, atteinte par la noirceur d’un choc qui perdure. Bien qu’inachevé et encore ouvert à des évolutions sensibles, le récit que propose Coup de grâce -sous-titré Quand certains dansent, d’autres tuent– s’annonce poignant. L’électro sombre d’Angelos Liaros, compositeur grec issu de la scène berlinoise, accompagne les sept interprètes dans leur cheminement où ils incarnent tour à tour des danseurs exaltés, confrontés à la peur ou victimes de leurs bourreaux. Création le 4 octobre au Théâtre Durance de Château-Arnoux-Saint-Auban.

LUDOVIC TOMAS
Avril 2019

Endo a été joué le 26 mars, Let’s explicit/Auto-porno Box le 29 mars, Coup de grâce le 2 avril et Queen Size le 4 avril à Klap Maison pour la danse

Photo: Queen-Size, Mandeep Raikhy c Hari Adivarekar


Klap
Maison pour la Danse
5 rue du Petit Versailles
13003 Marseille
04 96 11 11 20
http://www.kelemenis.fr/