Retour sur les rencontres organisées par le MuCEM du 30 janvier au 3 février

Les belles rencontresLu par Zibeline

• 30 janvier 2014, 31 janvier 2014⇒2 février 2014, 3 février 2014 •
Retour sur les rencontres organisées par le MuCEM du 30 janvier au 3 février - Zibeline

En quelques jours le MuCEM a vu se succéder des rencontres exceptionnelles. Patrick Chamoiseau et Tzvetan Todorov, puis Erri de Luca, et trois jours autour de la Syrie. Et le public était là !

Est-ce l’aménagement de la salle accueillant aujourd’hui plus convivialement sous ses plafonds trop bas les visiteurs aimant l’élévation intellectuelle ? Au sous-sol toujours, alors que les portes du musée sont closes, après une promenade sur la jetée déserte et non desservie, glaciale en cet hiver pluvieux, le visiteur plonge comme dans les entrailles. Mais l’attente s’y fait désormais autour d’un verre et devant des livres, ambiance propice au dialogue, même si l’éclairage reste sinistre. Qu’importe, la chaleur est là dans l’auditorium Germaine Tillion, et le public commence à le savoir… et à venir y trouver des clefs pour penser le monde.

Civilisation et barbarie
Chaque mois un intellectuel va disserter puis discuter autour de ce questionnement, classique, de l’histoire des idées, et que Tzvetan Todorov a introduit avec sa lumineuse simplicité. Le couple civilisation/barbarie est devenu problématique depuis la fin de la période coloniale : le barbare n’est plus seulement l’autre de l’occidental, mais on ne sait pas trop ce qui a remplacé cette opposition : il n’y a pas de peuple supérieur ou inférieur mais des peuples «différents». Pourtant, selon Todorov la supériorité occidentale a été remplacée par une «cocacolonisation» où la puissance occidentale intervient au nom de la démocratie pour s’imposer militairement et économiquement. L’unité reste donc oppressive, et la pluralité est perçue comme traversée de différences insurmontables. Le cycle mensuel va donc s’attacher, nous promet-il, à «penser l’unité du genre humain et la pluralité des sociétés humaines».
Et c’est Patrick Chamoiseau qui commence ! En écrivain, en penseur constamment poète, il a livré au public une conférence éblouissante, et répondu aux questions avec la même langue enfiévrée et lumineuse, sur un ton contrastant par son calme avec la passion du propos, répondant aux questions parfois redondantes du public, en reprécisant obstinément ses concepts, et sans un soupçon d’impatience.
Le couple civilisation/barbarie repose selon lui sur un leurre : penser qu’il y a une «terre promise de l’excellence humaine», opposée à une barbarie animale, c’est oublier l’histoire de la démesure humaine, ses narrations fondatrices où l’humain pourchasse ses monstres qui sont aussi intérieurs. C’est aussi nier l’altérité : l’autre était toléré ou exterminé, il est aujourd’hui «intégré», c’est-à-dire coupé de lui-même : celui qui nous relie à l’originelle terreur reste «impensable». C’est oublier également la complexité du monde : Saint John Perse, poète colonial antillais, «vieux conquistador», «poète de l’universel occidental», laisse surgir dans Vents la complexité du monde créole, la richesse d’une «civilisation», qu’il nomme ainsi presque sans y songer…
Comment résoudre cette tension entre l’unicité du genre humain et la complexité des sociétés humaines ? Pas par la mosaïque des civilisations selon Chamoiseau, qui satisfait à la mondialisation de la barbarie capitaliste, mais par la «mondialité» défendue par Glissant, c’est-à-dire une poétique de la relation, une somme des «individualités épanouies», chacune faite d’un rhizome d’influences diverses et personnelles, sur le modèle créole : arrachés à l’Afrique, sans racines, soumis à des migrations successives de tous les continents, les Caraïbes ont dû construire cette mondialité. Aujourd’hui Internet et la facilité des voyages reproduisent dans le monde le choc brutal de la Caraïbe. La réponse est la créolité !

Erri de LucaErri-De-Luca-©-Catherine-Hélié,-Gallimard
Dans le cadre des Comptoirs de l’ailleurs mensuels, le MuCEM accueillait le grand écrivain napolitain. Qui affirme qu’il «fait l’écrivain», qu’il reçoit ses histoires de la vie passée comme il entendrait des voix qu’il transcrit. Erri de Luca ressent profondément le monde, et nous le livre, attachant dans chacune de ses digressions, d’une modestie jamais feinte et d’une insoumission jamais éteinte, portant hier la révolution et le combat politique, aujourd’hui une profonde révolte et militance pour les migrants parqués dans des «camps de concentration» italiens, pour les prisonniers politiques, activistes révolutionnaires qui ont croupi si longtemps dans les geôles. Il raconte sa chambre d’enfance chargée de livres comme un refuge contre le bruit de Naples, son passé d’ouvrier maçon, son premier livre publié à 40 ans et offert à son père, les voix des femmes de Naples, la liberté trouvée l’été à Ischia, le corps brûlé par le soleil et la corne sous les pieds nus, l’immensité de l’histoire qu’il a traversée en recueillant parmi les voix du peuple les échos de la guerre, des migrations, des oppressions, des partages. «J’emploie toujours le moi, sans manipulation, parce que je transcris les voix des autres que j’entends de l’intérieur de leurs pensées. Comment peut-on écrire il a pensé ceci ? Comment un narrateur pourrait-il savoir ce que quelqu’un pense ? Il faut entendre pour écrire.»
Il parle aussi de son rapport à la langue napolitaine, si concentrée, qui pour dire «je vais» écrit simplement «I». «Une demie page de napolitain c’est une page d’italien.» De Toscan plutôt, car l’Italien n’est qu’«un dialecte qui a gagné», et toutes les langues italiennes irriguent le fleuve commun.
Il raconte aussi comment la comédie peut gagner sous les bombes, comment seul «le comique rend la tragédie praticable». «Mes livres ne sont pas des romans de formation, mais des histoires de résistance à la déformation.» Il aime dans la montagne suivre la trace du sentier commun, et embrasser «l’arbre qui se détache, solitaire, en haut des forêts». Erri de Luca sait dire toute la singularité de chaque voix du monde…

Patrimoine de Syrie
Les trois jours consacrés à la Syrie s’attachaient à dire comment la vie résiste… en commençant par une réflexion sur le patrimoine. Il faut rappeler que le monde est né là, l’écriture, que le patrimoine architectural Syrien est d’une richesse et d’une variété infinies, et que la guerre détruit les hommes mais aussi ce qui les constitue. Comment les Syriens, qui sont rassemblés par des millénaires d’histoire et des cultures imbriquées, vont-ils pouvoir reprendre leur vie en main après les massacres, si tout est détruit ? Ammar Abd Rabbo montre l’étendue du désastre, à Damas, à Alep, des monuments tombés et criblés de balles, brûlés, pillés, Cheikhmous Ali énumère l’incommensurable étendue du désastre, Fawaz Baker la perte irréparable des traditions musicales orales transmises de maître à élèves, et Sophie Cluzan montre avec émotion comment le patrimoine immatériel, les savoir-faire, le tissage, l’artisanat dans ce pays qui a inventé le verre et l’alphabet, comment tout cela qui fait l’identité d’un peuple est aujourd’hui profondément menacé. Et comment sont liées la disparition des hommes et l’extermination des mémoires.

AGNÈS FRESCHEL
Février 2014

Écoutez aussi l’entretien avec Tzvetan Todorov et Patrick Chamoiseau sur WebradioZibeline

Ces rencontres ont eu lieu au MuCEM, Marseille

Photos :
Visages de Syrie © Ammar Abd Rabbo
Erri De Luca © Catherine Hélié, Gallimard

Mucem
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