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Vu par Zibeline

Florilège d’auteurs aux Beaux jours de Marseille

Les Beaux Jours dans la lumière des mots

Florilège d’auteurs aux Beaux jours de Marseille - Zibeline

Surprises et découvertes ont été au programme de la troisième édition du Festival Oh les beaux jours ! de Marseille. Rencontres autour des mots et de la musique pour de nombreuses manifestations dont la gratuité d’un grand nombre a favorisé l’accès de tous les publics.

Au total, ce sont plus d’une centaine d’auteur(e)s et d’artistes qui ont arpenté la ville de la Criée à la rue de le République, du Merlan au Mucem, de l’Alcazar au Musée d’histoire.

Quelques vagabondages 

Dans le décor intimiste d’un salon sur la scène de la Criée, Bilal s’est entretenu avec Tewfik Hakem (France Culture) sur sa nouvelle série, Bug, qui en est à son second tome. Il a rappelé son enfance à Belgrade, sa mère qui lui a donné le goût du dessin, l’exigence de la fabrication de bandes dessinées, son geste devenu de plus en plus pictural qui lui a fait abandonner les phylactères. L’avenir de notre monde, ses mutations avec les nouvelles technologies et les partisans du transhumanisme sont au centre de ses préoccupations et nourrissent ses fictions. Les robots ne vont-ils pas nous dépasser ? Invité à dialoguer sur le plateau, Julien Serres, bioroboticien, enseignant et chercheur, a parlé des robots sans GPS sur lesquels il travaille. Mais aussi des insectes dont il étudie les capacités extraordinaires de déplacement, bien supérieures aux nôtres. Une vidéo donnait la parole à Stéphane Goujeaud, directeur du festival d’Angoulême, qui vantait les bleus de Bilal, son goût du récit et son talent pour adapter la fable à l’écran. Une adaptation avec Dan Franck pour la TV est en cours…

Deux dialogues entre écrivain(e)s ont été remarqués en ce qu’ils confrontaient l’expérience de l’intime à celle des autres. D’abord, Delphine de Vigan (Les gratitudes, Lattès) dialoguait avec Arnaud Cathrine (J’entends des regards que vous croyez muets, Verticales). Yann Nicol leur a posé la question de la reconnaissance, celle que l’on doit à ceux qui nous aident, nous guident, ou simplement nous accompagnent. Chacun a reconnu une dette envers les gens qu’il croise, inconnus ou proches. Mais aussi le devoir de témoigner à leur place en quelque sorte, une façon de les faire exister et de les aider à leur tour, peut-être. Un des rôles de l’écrivain n’est-il pas de garder les yeux ouverts et de « tendre un miroir à notre société. » ? À travers le roman de l’une et les nouvelles de l’autre se pose la question des marques de l’enfance et de la place du réel dans la littérature.

Un autre dialogue remarquable fut celui de Corine Royer (Ce qui nous revient, Actes Sud) et Sarah Chiche (Les enténébrés, Seuil), remarquable en ce que chacune a fait preuve d’une réelle empathie avec le roman de l’autre et en a parlé merveilleusement. Guénaël Boutouiller n’a eu qu’à les mettre sur la voie. Il a été question des non-dits qui embarrassent toute une vie, de blessures enfouies, de bouleversements familiaux, de petite et de grande Histoire. Mais aussi de dépossession et d’effet Matilda chez C. Royer, de passion dévastatrice et de folie chez S. Chiche.

L’entretien avec Maryse Condé a été particulièrement émouvant. Son arrivée sur un fauteuil roulant a produit un choc, puis sa difficulté à parler. Le public ne s’y attendait pas. Eva Dumbia, metteure en scène et autrice, d’origine malienne et ivoirienne, a fait la lecture du discours prononcé par Maryse Condé lors de la remise du Prix Nobel « alternatif » en octobre 2018. Cette dernière déclare s’être beaucoup amusée du « gigantesque boucan » provoqué par l’attribution de ce prix, se félicitant que la culture particulière de la Guadeloupe soit enfin reconnue. Répondant aux questions de Valérie Marin La Meslée (Le Point), elle évoque aussi ses maris, ses enfants et sa rencontre avec celui qu’elle a consenti à épouser 12ans après leur première rencontre, l’anglais Richard Philcox qui était professeur dans le lycée où elle a été nommée au Sénégal dans les années 70. Celui-ci, présent parmi les spectateurs, vient lire le passage où Maryse l’a rencontré dans la salle des profs. Moment de tendresse amusée et partagée. Des extraits des spectacles qu’Eva a monté à partir des textes de Maryse Condé sont projetés ; on entend l’hommage que Christiane Taubira a fait de cette grande dame ; la poète Léna Lesca vient dire un texte écrit pour elle en hommage. Laissons-lui la parole : « Quand les mots se courtisent et s’éprennent, S’énamourent et compagnonnent , Écrire et retourner à leur aube » ; c’est ainsi qu’elle parle de la langue de son amie, de sa démarche dans la lumière des mots.

On apprécie aussi la lecture sous les étoiles au Fort Saint Jean en compagnie de Simon Abkarian et Ibrahim Maalouf pour évoquer le roumain Panaït Istrati qui, après de nombreux voyages et divers petits métiers, est devenu un écrivain de langue française, ami d’Ionesco et Romain Rolland (Œuvres, Libreto). Il est connu pour avoir dénoncé les dégâts du stalinisme dans des écrits condamnés à la fois par les communistes et les fascistes. Ses lettres à sa mère, celles que Romain Rolland lui a adressées apportent un éclairage intimiste à son parcours. Des projections montrent quelques planches de Golo qui retracent la vie d’Istrati (Istrati !, Actes Sud). Ibrahim s’était mis au piano, trouvant la trompette « trop triste » (Lévantine, Symphonie n°1). Moment magique dans la tiédeur de la nuit printanière qui s’installe…

CHRIS BOURGUE
Juin 2019

Le festival Oh les beaux jours ! s’est déroulé du 28 mai au 2 juin à Marseille

Photographie : Catherine De Vigan, Arnaud Cathrine © Nicolas Serve