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Problématique de l'auteur au Festival Actoral

Les auteurs-personnages d’Actoral

Problématique de l'auteur au Festival Actoral - Zibeline

Rencontrer des lecteurs, présenter ses livres, ses textes, partager in vivo avec un public son écriture et le processus de création qui lui est associé est un exercice de style avec ses codes et ses attentes. Le festival Actoral, celui des écritures contemporaines, plurielles et indisciplinées, permet une exploration, un questionnement et un renouvellement de ces rencontres d’auteur(e)s. Ces lectures deviennent en effet des performances dans lesquelles les « écrivains-écrivants » d’aujourd’hui, chers à Roland Barthes, sont progressivement amenés à incarner un personnage d’auteur, jouant des frontières entre réel et fiction.

Ainsi, la 17e édition d’un des festivals les plus stimulants proposés à Marseille, a offert, en parallèle à ses spectacles, plus d’une vingtaine de rendez-vous avec des écrivain(e)s. Déclinés en lectures, performances, mises en espaces, rencontres littéraires, autres formes… l’appellation « Présence d’auteurs » rend avec pertinence ce qui se joue dans ces moments-là : découverte du corps à l’origine du texte. De la personne incarnée pré-existante aux mots, ou bien peut-être provenant d’eux. Car il s’agit souvent de cela, que ce soit lors de la lecture-performance de la cinéaste romancière (à son insu !) bulgare Elitza Gueorguieva (Les cosmonautes ne font que passer) ou bien de celle du poète Thomas Clerc (POEASY), le livre présenté devient comme un support, un pré-texte à une théâtralisation de la figure auctoriale. Les performances, inventives, drôles, enjouées et ironiques, parviennent à détourner magistralement l’exercice de la rencontre littéraire pour en faire une mise en spectacle amusée de l’auteur en train d’écrire ou de chercher la reconnaissance. L’auto-fiction sort du livre pour se poser sur scène. Le public est ainsi secoué dans cette inversion de perspectives. Le questionnement du réel en ressort grandi. Car ce qui, dans leurs œuvres, est posé comme matériau brut du réel (Iouri Gagarine, la chute du mur de Berlin pour Les Cosmonautes ne font que passer, ou bien les éclats de réalité perçus à travers le prisme du lyrisme cynique dans les 751 poèmes de POEASY) contraste avec l’ambiguïté de la présence d’un auteur qui, dans ses dires et postures, fait douter de sa réalité. L’ébranlement du public est ludique et fécond : l’œuvre sera-t-elle à la hauteur du discours sur elle ? La narration et la fiction ne sont-elles plus possibles que dans le réel et non dans les créations ? Le corps de l’auteur n’est-il pas devenu LE TEXTE à lire et à déchiffrer in situ ? Ce corps n’est-il pas devenu presque monnaie d’échange d’une œuvre qu’il nous est difficile de ne pas vouloir acquérir dans la foulée ? L’objet-livre tiendra-t-il le pari ?

La mise en espace de Robert Cantarella du texte Steve Jobs d’Alban Lefranc répond magnifiquement à ces interrogations. Grâce à la justesse de la mise en voix du comédien (fascinant Nicolas Maury), l’auteur se présente en creux dans le monologue du créateur d’Apple. L’écrivain se fait entendre aussi en fin de présentation comme personnage à l’intérieur du texte cette fois, accusant l’informaticien d’être à l’origine de son incapacité à écrire. L’œuvre « ratée » d’Alban Lefranc qui annonce que « le rat sera à présent monnaie d’échange » (comprendre : les ratés des créations contemporaines sont les formes-marchandises nécessaires au néo-libéralisme grandement symbolisé par la figure même de Jobs, qui a bien fait son job (!) dans l’invitation injonctive à la mise en spectacle, la mise en regards de nos vies dans nos iPhone.)

Finalement, c’est à cela que nous sommes rendus : à l’impossible fuite hors de nos corps fictionnalisés, fictionnalisables à l’envie. C’est à cela que ces « Présences d’auteur(e)s nous renvoient : nos autofictions multiples et déréalisantes, nos mises en scènes virtuelles permanentes dans l’univers du 2.0.

Certains artistes ouvrent des brèches dans ces fictions de nous-mêmes imposées et offrent des bulles d’oxygène purement fantaisistes, comme pour mieux résister à l’oppression d’un réel déréalisant.

Ainsi des Astropoèmes de Laura Vazquez et Arno Calleja. Ceux-ci préférant endosser les rôles d’astromanciens faiseurs de phrases dans un beau duo hypnotique. Les petits faits réels distordus y deviennent objet de prédictions loufoques et cosmiques : « Vous avez raison vous n’avez pas le sens », « Marquez la personne que vous aimez en la giflant », autant de signes astrologiques tentant d’épuiser le signifiant.

La rencontre avec Olivia Rosenthal, enjouée et vivifiante, nous met face à une auteure intarissable sur la genèse de ses livres et de sa collaboration avec le collectif ildi ! eldi. Sa présence enthousiaste et pimpante contraste par moment avec son écriture plus distante et noire…

On apprécie aussi, sans fards ni mise en scène, la présentation de la rentrée littéraire par Christine Marcandier et un de ses élèves de Master, Mourad Dakkès. Relevant le pari intenable de présenter 10 livres choisis, dont sept écrits par des femmes, dans la profusion éditoriale. Les textes sont là, mis en avant, lus, entendus, partagés longuement, pour « créer de futurs lecteurs »…

DELPHINE DIEU
Novembre 2017

Actoral a eu lieu à Marseille, du 24 septembre au 13 octobre.

Photographie : Steve Jobs, Robert Cantarella © Christophe Raynaud de Lage