Les Affluents, portrait en mouvement de la jeunesse cambodgienne

Les AffluentsVu par Zibeline

• 16 février 2022⇒23 février 2022 •
Les Affluents, portrait en mouvement de la jeunesse cambodgienne - Zibeline

Tous les ans, à Cannes, l’ACID (Agence pour la diffusion du cinéma indépendant), nous offre de jolies pépites programmées par des pros du 7è art. L’édition 2020 n’a pas dérogé. Mais, malmenés par la crise sanitaire, les films sélectionnés ont eu un peu plus de mal, ont mis un peu plus de temps pour arriver dans les salles. Ainsi le premier film de Jessé Miceli, Les Affluents (Coalesce).

Pas de fleuve sinon métaphorique dans ce long métrage qui se déroule à Phnom Penh et nous emporte comme ses personnages, en tuk tuk, en moto, en voiture, dans un flux continu, inexorable. On suit alternativement Songsa, 15 ans, résidant dans un village pauvre des environs de la capitale, contraint d’aller à la ville vendre des vêtements dans le tuk tuk familial et d’y dormir. Un ado, casque vissé aux oreilles, à la rage rentrée, soumis aux pressions des adultes, au racket, à l’agressivité des autres vendeurs des rues. Puis, Thy, 20 ans, mal aimé de son père qui lui préfère un frère fainéant et sans scrupules, devenu hôte dans un club gay où il vend son sourire, puis son corps pour quelques dollars. Son ambition : posséder une moto et ouvrir plus tard un garage. Enfin Phearum, 24 ans, marié, conducteur d’un taxi financé à crédit, qui sillonne la ville et côtoie des clients aisés, touristes étrangers ou cambodgiens.

Tous trois subissent les contraintes de leur famille, la violence d’une mutation économique et urbaine qui les arrache à leurs campagnes, les déstabilise. Tous trois courent après l’argent de la survie. Thy et Phéarum s’accrochent à des rêves qui les font aller de l’avant. Songsa subit. Tous trois représentent une jeunesse qui afflue dans une ville-monstre de 2,3 millions d’habitants, confrontée à une société inégalitaire. Les séquences successives jouent sur la durée pour accélérer ou ralentir le rythme, font passer d’un personnage à l’autre, complètent les portraits et l’analyse sociologique. Le film s’ouvre sur l’arrivée d’un tuk tuk soulevant la poussière ocre des chemins de terre. Sur son toit : un matelas que Songsa et son père installeront dans la chambre de la mère pour améliorer son confort. Tout un symbole ! Il y a ceux qui dorment par terre au plus bas de l’échelle sociale et les autres qui bénéficient d’un vrai lit. Il y a ceux qui jouent des sommes folles aux casinos clinquants de Phnom Penh, les Chinois qui spéculent et achètent le pays par petits bouts, les touristes qui s’offrent le corps des jeunes gens, et puis il y a ceux qui, emportés par un courant qu’ils ne maîtrisent pas, tentent d’inventer un avenir ou juste de ne pas se noyer. Sans misérabilisme, avec subtilité, par l’écriture cinématographique et le travail de la lumière, le jeune réalisateur français crée une empathie avec ceux-là.

ELISE PADOVANI
Février 2022

Les Affluents de Jessé Miceli sort le 16 février (1h22)

Copyright photo : Local Films