Vu par Zibeline

Marsatac grossit : bilan et perspectives du festival marseillais

Les 20 ans de Marsatac, bilan d’une mue

Marsatac grossit : bilan et perspectives du festival marseillais - Zibeline

En choisissant en 2017 de s’installer au Parc Chanot aux prémices de l’été, Marsatac ne trichait pas sur ses ambitions : grossir. Et donc opérer une mue profonde, créer un électrochoc.

Fini le nomadisme qui a façonné l’identité de l’événement. Fini aussi cette bouffée d’oxygène musicale et festive du dernier week-end de septembre qui permettait d’échapper aux programmations clonées de l’été musical. Pour se transformer en poids lourd sur la carte européenne des festivals, Orane, l’association organisatrice de Marsatac, devait aller au-delà d’une augmentation de la capacité d’accueil et de l’alignement sur le calendrier des artistes.

L’arrivée du groupe nord-américain Live Nation (U2, Madonna, Shakira…) allait faire le reste. Depuis quelques années, le leader mondial dans l’organisation et la promotion de spectacles développe une stratégie d’implantation en Europe. Mais contrairement à d’autres cas de figure dont le Main Square festival à Arras est le plus emblématique, il ne s’agit pas d’un rachat de l’événement marseillais, seulement d’un partenariat permettant de renforcer la programmation avec des têtes d’affiche, tout en gardant une liberté dans les choix artistiques. Jusqu’à quand ?

Au sortir de la 2e édition dans sa nouvelle configuration, Marsatac se rapproche de l’objectif de devenir le festival de référence du Sud-Est de la France. Les 20 ans du festival ont été ceux de tous les records. D’affluence, d’abord, avec 35 000 festivaliers sur trois dates. Et la communication d’égrener les chiffres : 31 prestations sur scène, 300 journalistes, 1500 professionnels accrédités, 350 bénévoles. Un succès incontestable dû à ce que les organisateurs qualifient d’« ouverture à une programmation encore plus fédératrice ». En d’autres termes, une orientation plus grand public, dans les deux genres privilégiés du festival, le rap et les musiques électroniques. Si Marsatac conserve globalement son concept articulant artistes confirmés et émergents, internationaux et régionaux, le virage pris depuis deux ans se démarque de la patte de Dro Kilndjian, programmateur depuis sa création en 1999 et qui, selon quelques observateurs de la vie culturelle marseillaise, aurait pris du recul sur l’événement qu’il a cofondé.

Nouveautés et constantes

Plusieurs nouveautés importantes ont contribué à ce bond de la fréquentation : des horaires élargis, une troisième scène sur laquelle se sont produits les noms parmi les plus attractifs (IAM, Nekfeu, Petit Biscuit, Paul Kalkbrenner…) et la journée supplémentaire du dimanche à la plage.

Il y a enfin des constances qui gâchent un peu, voire beaucoup, la fête. La qualité du son a toujours été inégale à Marsatac. Les immenses halls de Chanot n’ont en rien résolu le problème, bien au contraire. Ce choix d’implantation n’est pas digne d’un grand -et onéreux- festival. Autre point noir dont la tendance ne fait qu’empirer : l’attente. Des queues interminables pour boire et manger. Mais aussi aux toilettes. La queue enfin pour recharger son bracelet « cashless » -opération impossible depuis un ordinateur à domicile- désormais unique mode paiement avec l’application qui a beugué tout le week-end. La carte bleue serait-elle trop ringarde pour le nouveau Marsatac ? L’an dernier pourtant, Béatrice Desgranges, directrice du festival annonçait : « Je ne doute pas de notre capacité à pouvoir corriger ces deux problèmes (le son et l’attente, NDLR) pour l’année prochaine. Faire une première édition sur un nouveau site ce n’est pas évident. Il ne faut pas que le public se décourage ».

Bien sûr ces désagréments n’ont pas entamé le bonheur des deux générations qui se sont retrouvées en masse devant IAM pour célébrer les vingt ans de leur album L’École du micro d’argent. Ni même perturbé, aux heures les plus tardives, lorsque la chimie envoûte le corps et l’esprit, les fans absorbés par les sets impeccables de Nina Kravitz, Sam Paganini ou Boris Brejcha.

« Marsatac est dans une position emblématique de l’évolution de nos métiers. Comme beaucoup de festivals, l’aventure a démarré avec une bande de potes. Vingt ans plus tard, on se retrouve à gérer un business aux frontières de l’industrie du spectacle », résume un professionnel marseillais. Y a-t-il donc un autre choix possible que de se rapprocher d’un géant comme Live Nation qui détient le monopole sur certains gros artistes et, qui plus est, dans un contexte de chute des subventions publiques ?

Quoi de plus naturel et logique pour un festival intermédiaire, resté longtemps sans lieu adapté aux jauges visées, d’avoir le dessein de se développer ? Mais on peut se demander aussi : jusqu’où et à quelle fin ? Si la réponse ne prend pas en compte l’exigence d’une ligne artistique basée sur une programmation atypique, le risque de perdre sa singularité au profit d’un formatage sans intérêt est clairement posé.

Pour en juger, rendez-vous les 14, 15 et 16 juin 2019. Ou pas.

LUDOVIC TOMAS
Juillet 2018

Marsatac s’est déroulé les 15, 16 et 17 juin au Parc Chanot et sur la plage du Petit Roucas, à Marseille

Photo : (c) Frame Pictures