Leonora addio, film de Paolo Taviani, a remporté le prix Fipresci lors de la Berlinale 2022

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Leonora addio, film de Paolo Taviani, a remporté le prix Fipresci lors de la Berlinale 2022 - Zibeline

Parmi les réalisateurs de la compétition berlinoise 2022, le doyen, Paolo Taviani, 90 ans, présentait Leonora Addio. Un film crépusculaire et composite. Du noir et blanc. De la couleur. Des archives. Du théâtre et du cinéma. Un film dont le titre même correspond à une disparition, celle d’une scène coupée au montage où s’entendait l’aria de Il Trovatore de Verdi. Un film marqué par l’absence de Vittorio, le frère défunt, compagnon pendant plus de 65 ans, de tant d’aventures cinématographiques, et auquel le survivant Paolo le dédie. La vieillesse, la mort, la postérité, l’Italie, et la Sicile tant aimée, la tragi-comédie de la vie si bien illustrée par l’œuvre de Pirandello. C’est sur des images d’archives que s’ouvre le film : on est en 1934. Le grand écrivain italien reçoit le Prix Nobel de littérature et il est accablé. Une voix off exprime ses sentiments : jamais il ne se sera senti si triste, si seul, pensant à l’amertume de ce qu’a coûté cette gloire. Suit une scène quasi théâtrale qui pourrait être signée Pirandello : dans une chambre totalement blanche stylisée, flottant comme dans un rêve ou un cauchemar, le vieil homme est sur son lit de mort, surpris que ce soit déjà fini. Ses enfants s’approchent, vieillissant à chaque pas. Le film « d’action » ne commence qu’après ce prélude, historique et romanesque, deux ans après. 

Pirandello désirait que ses cendres soient dispersées dans la mer près d’Agrigente, sa ville natale. Mussolini en décide autrement. Elles resteront à Rome pour des funérailles fascistes. Ce ne sera qu’après une guerre mondiale qu’un conseiller municipal d’Agrigente viendra récupérer l’urne pour la ramener en Sicile où elle sera placée sous une pierre rouge. 

Paolo Taviani retrace l’épopée rocambolesque des cendres. Superstition des gens, embarras du conseiller chargé de cette drôle de mission, de l’ecclésiastique qui refuse de bénir une urne grecque… Comique de l’absurde et vanité des vanités : les restes du Grand homme sont mis dans un cercueil d’enfant ou de nain ! Ce dernier voyage-là est l’occasion pour le réalisateur de traverser une décennie : les horreurs nazies, les Fosses ardéatines, l’épuration, les procès, l’occupation américaine d’après-guerre, les GI tolérés, pas vraiment aimés, le retour des soldats, des prisonniers. Il convoque le cinéma italien de ces années-là, en particulier, le Paisà de Rossellini (1946). Dans le train de marchandises où échoue le Conseiller flanqué de la volumineuse caisse de bois, un échantillon du peuple italien malmené par l’Histoire, où chacun pourrait devenir le sujet d’un autre film. 

On passera du noir et blanc, formidablement rendu par Simone Zampagni et Paolo Carnera, au bleu étourdissant de la mer, basculant dans un autre film, adaptation d’une des dernières nouvelles de Pirandello : Il Chiodo. Le jeune fils d’un immigré à New York tue sans raison une fillette avec un gros clou ramassé dans la rue : la Sicile, toujours, que l’on quitte pour survivre de l’autre côté de l’Océan. La pauvreté et la condition des Italiens à Brooklyn. Adaptation cinématographique, théâtrale ? Pour boucler la boucle, on retrouvera du Pirandello sous la coupole d’un théâtre à l’italienne. Leonora Addio, hommage formel au cinéma et à Pirandello, ce premier long-métrage en solitaire embrasse sans doute beaucoup trop pour pouvoir bien étreindre.

ELISE PADOVANI
Février 2022

Leonora Addio de Paolo Taviani a remporté le prix Fipresci au Festival de Berlin.

Photo : Leonora Addio, de Paolo Taviani © Rai Cinema